Comment financer des secteurs aussi controversés que le nucléaire ou le charbon ?
La réflexion a débuté à la mi-2010 chez BNP Paribas, qui a pour philosophie de financer tous les secteurs de l'économie. Certains présentent des enjeux spécifiques en termes de gouvernance, d'impact environnemental ou sur les populations. Mais nous voulons financer les secteurs controversés de façon responsable et, si possible, faire évoluer les pratiques des acteurs. Nous avons donc défini des critères de financement et d'investissement pour cinq filières : nucléaire, charbon, huile de palme, pâte à papier et défense. En ce moment, nous travaillons sur les sables bitumineux et peut-être, bientôt, le ferons-nous sur l'extraction minière. Si la France décide d'exploiter les huiles et gaz de schiste, il faudra aussi se pencher dessus. L'objectif n'est pas d'arrêter de financer ces secteurs, mais d'opérer des choix.
Comment ?
Faire des choix, c'est dire si - oui ou non - nous finançons un projet ou une entreprise. Dans le charbon par exemple, BNP Paribas ne finance désormais plus que les technologies dites supercritiques, avec des efficacités minimales de 38 % pour les pays émergents et 43 % pour les pays développés. Dans la pâte à papier, un de nos critères est de ne pas utiliser de chlorine. Pour le nucléaire, nous en avons trois types. D'abord sur le pays d'implantation. Il doit avoir signé le traité de non-prolifération et disposer d'une autorité de sûreté nucléaire vraiment indépendante. Sur la technologie ensuite. Dans les pays émergents, nous ne finançons pas de centrales qui ne seraient pas en opération dans les pays déjà équipés. Sur l'opérateur enfin. BNP Paribas étudie l'expertise de ses dirigeants, ou encore s'il rend public tous ses incidents. Pour le savoir, nous confions des missions à des experts indépendants après avoir lancé des appels d'offres internationaux. À chaque fois, c'est notre client qui finance ces expertises et nous exigeons de lui qu'il en rende les conclusions publiques.
Par qui sont établies ces politiques ?
Chaque secteur est différent des autres. Sauf exception, comme les tourbières et les forêts primaires qui sont des sujets communs à l'huile de palme et à la pâte à papier, difficile de capitaliser de l'expérience de l'un à l'autre. À chaque fois, BNP Paribas doit acquérir une expertise suffisante pour saisir toutes les subtilités du sujet. Au départ, par exemple, nous avions un a priori positif sur la capture et le stockage de CO2 pour les centrales à charbon. Mais nous avons réalisé qu'au-delà du concept théorique, ce procédé supposait des prérequis réglementaires et d'acceptabilité. Nous l'avons finalement retenu parmi nos critères, mais il n'est pas indispensable. Au sein de sa division Risques, BNP Paribas dispose d'une trentaine d'ingénieurs, qui viennent des secteurs concernés. Pour établir nos politiques sectorielles, nous rencontrons toutes les parties prenantes : énergéticiens, autorités de sûreté, experts indépendants... Chaque politique demande six mois de travail. Mais quand elle est présentée à la direction de la banque, nous avons l'assurance qu'elle fait consensus auprès de tous les acteurs. Nous ne les réunissons pas autour d'une même table, mais nous les rencontrons tous pour nous forger notre opinion. Nous écoutons attentivement les ONG en amont du processus, car elles réalisent un travail de veille très enrichissant sur les acteurs et les mauvaises pratiques, puis à la fin pour connaître leur point de vue sur nos critères de sélection.