Bien difficile aujourd'hui d'obtenir des chiffres fiables sur les sédiments de dragage en France. Ils représentent entre 50 et 80 millions de mètres cubes par an pour les ports maritimes, sans compter les 6 millions de mètres cubes du réseau fluvial. Ils résultent en grande majorité des dragages d'entretien pratiqués pour la circulation des navires et sont peu pollués. Plus de 90 % sont ainsi directement clapés en mer, soit 38 à 50 millions de mètres cubes de sédiments immergés chaque année sur l'un des 58 sites en exploitation. Un sort normalement réservé aux sédiments qui respectent les seuils de contamination fixés par la réglementation. Mais selon France Nature Environnement, « les sédiments immergés contaminés s'élevaient à 11 000 tonnes en 2008 ! ».
L'évaluation de la quantité de sédiments pollués (métaux lourds, TBT, PCB, etc.) restant à terre est encore plus floue : de 100 000 à 4 millions de mètres cubes selon les sources, pour un gisement total estimé entre 10 et 40 millions de mètres cubes. Des écarts énormes selon les paramètres et les seuils retenus. En effet, actuellement, deux seuils N1 et N2, établis par le groupe Geode (Groupe d'étude et d'observation sur le dragage et l'environnement créé par la Direction des ports en 1990), déclenchent la réalisation d'analyses pour une liste fort limitée de substances comme les métaux et les PCB ; mais les dioxines, les hydrocarbures ou les HAP n'en font pas partie. Entre N1 et N2, des analyses complémentaires sont recommandées sans être obligatoires. Lorsque les sédiments sont pollués au-delà de N2, ils doivent être traités à terre. Ces seuils, discutables et en cours d'évolution, sont source d'une réelle insécurité pour les acteurs de la valorisation.
DES GISEMENTS POLLUÉS ORPHELINS
Que faire des sédiments pollués ? Dès qu'ils ne sont pas destinés à l'immersion, ils sont considérés comme des déchets par la réglementation. « Actuellement, la seule filière sécurisée est la mise en décharge ou le réemploi en cimenterie », selon Daphné Glaser d'Envisan (lire encadré ci-dessous). Ces stockages, comme les prétraitements, relèvent désormais de la législation des installations classées. « Pour des raisons économiques, le traitement reste marginal. De nombreuses opérations de dragage sont donc mises en attente. Un des plus grands gisements de matériaux pollués jamais générés est pratiquement orphelin de filière à ce jour, les filières classiques (incinération, mise en décharge contrôlée...) n'étant pas adaptées, ni sur le plan économique, ni sur le plan des volumes disponibles », explique Frédérique Cadière de l'Ademe.
Les conséquences financières sont en effet très importantes pour les maîtres d'ouvrage gestionnaires des ports (grands ports maritimes ou collectivités locales) qui en sont juridiquement responsables. « Pour un clapage en mer, le coût est compris, en moyenne, entre 10 et 15 euros par mètre cube. Pour le traitement et le stockage à terre, il faut compter entre 50 et 300 euros pour le même volume », indique Didier Grosdemange du bureau d'études In Vivo.
DES PROJETS ÉMERGENT
Pour identifier des solutions, une dizaine de projets ont émergé depuis 2006, portés pour l'essentiel par les deux pôles Mer Bretagne et Paca : de Sedimard 83 à Sedimed en passant par Setarms, Sedidepot et Sedigest, sans oublier Sedimateriaux, issu du pôle de compétitivité Team. Sedimard 83, par exemple, a montré sur un pilote que le traitement des sédiments pollués est possible. « Nous travaillons à la mise en place d'une pré-usine qui sera fonctionnelle en 2012 pour un coût économique de 10 à 20 % supérieur au clapage », déclare Pierre Boissery de l'agence de l'eau Rhône-Méditerranée et Corse. Aujourd'hui, les solutions se trouvent au cas par cas et plusieurs ports mènent des expériences pilotes. Le conseil général du Calvados a créé en 2010 un dépôt confiné proche du port d'Honfleur avec prétraitement par géotubes (lire Hydroplus n° 196, p. 42). Le Finistère expérimente depuis 2008 un dépôt confiné monospécifique dans une ancienne carrière pour les 40 000 mètres cubes de boues du port du Guilvinec, et cette année pour celles de Concarneau (8 000 m3). Sous la pression sociétale, les départements du Finistère (en 2008) et du Morbihan (en 2010) ont réalisé des schémas départementaux de dragage. Par ailleurs, « la démarche de la Charente-Maritime est à relever, car le plan fait le lien entre les différentes sources de pollution et les dossiers de demande de dragage sur cinquante communes », souligne Nicolas Proulhac de l'Idra.
LA VALORISATION À L'ÉTUDE
Quelles sont les voies de valorisation ? L'une des voies classiques de réutilisation est le remblaiement de plage. « Des tests d'écotoxicité sont nécessaires, mais il n'existe pas à ce jour de protocole officiel permettant de déterminer la dangerosité des sédiments », précise Daphné Glaser. Pourtant les choses avancent puisqu'un protocole est en cours de test.Après traitement mécanique, naturel (lagunage) ou chimique, le sédiment est actuellement expérimenté en réemploi dans différents secteurs de génie civil : béton, sous-couche routière, remblais, merlon antibruit, etc. « Des tests ont lieu dans plusieurs endroits via des arrêtés préfectoraux ponctuels », conclut Daphné Glaser. Résultats et évolution réglementaire à suivre...