Votée cet été, la loi Nome prévoit, qu'à l'horizon 2015, la France possède un « marché de capacités ». En clair : les fournisseurs d'électricité devront justifier qu'ils possèdent en propre les capacités de production correspondant à la puissance mobilisée par leurs clients. Ainsi, un Poweo qui dessert une clientèle soutirant 10 gigawatts (GW) devra posséder 10 GW de capacités. Dès aujourd'hui, l'équilibre en puissance du réseau est crucial. Notamment l'hiver : dans ses prévisions rendues publiques le 9 novembre, RTE estime que la consommation électrique sera cette année 1 % plus élevée que l'hiver dernier, avec une pointe à 86 600 mégawatts (MW) la première semaine de janvier.
« Le risque de rupture d'approvisionnement est modéré », nuance RTE. D'autant qu'on ne couvre pas une consommation uniquement avec une production. On peut aussi y répondre par une « non-consommation ». C'est le principe de l'effacement, dont le marché peu à peu se développe. Il s'agit, lors d'une pointe de demande, de suggérer à un consommateur de décaler une consommation dans le temps. Certains opérateurs en ont d'ores et déjà fait un modèle économique : ils vendent une « non-consommation » à RTE, qui est responsable de l'équilibre offre/demande, et rétribuent le client qui s'est prêté au jeu. L'opérateur le plus connu est Voltalis, qui cible un marché très diffus : celui des ménages. L'entreprise a installé ses boîtiers BluePod dans plusieurs milliers de foyers ayant accepté d'effacer une partie de leur consommation (report du cycle du lave-vaisselle, microcoupures de radiateurs, etc.) en cas d'extrême pointe sur le réseau électrique. Le consommateur n'est pas rémunéré pour cet effort, mais Voltalis lui garantit des économies d'énergie : « 5 à 10 %, soit 50 à 250 euros chaque année », assure Pierre Bivas, son patron. Voltalis a choisi la Bretagne, connue pour la fragilité de son réseau électrique, comme territoire d'expérimentation.
Energy Pool vise un autre marché. Il se présente comme un « agrégateur d'effacement » auprès de gros consommateurs industriels. Dans les usines, la société a épluché toutes les consommations qui pouvaient être décalées dans le temps et, poste après poste, a fini par proposer 1 000 MW effaçables à RTE : fours de cimenteries, broyeurs de papeteries, chambres frigorifiques d'usines agroalimentaires, etc. « Cette année, on nous a appelés trois fois pour réduire le déséquilibre, raconte Olivier Baud, son président fondateur. Évidemment, nous ne déclenchons un effacement que lorsque ce n'est pas préjudiciable à la production, par exemple quelques minutes toutes les deux heures pour une chambre froide. Il faut que le consommateur puisse toucher au moins dix fois ce que lui coûte un redémarrage de machines. » Sur ses dernières campagnes d'effacement, RTE a rémunéré Energy Pool à hauteur de 50 000 euros le mégawatt effacé, et l'opérateur en a reversé « une grosse moitié » à l'industriel qui s'est prêté au jeu. Il démarche maintenant le « gros tertiaire » : chaînes de magasins, d'hôtels, hôpitaux.
Le numéro 1 des fournisseurs, EDF, a développé lui-même une offre d'effacement, sous les marques EJP (pour « effacement jour de pointe ») et Tempo. Mais elle est en perte de vitesse : « En 1996, il y avait 6 GW sous EJP et Tempo, il y en a 2 GW aujourd'hui », observe Philippe Commaret, directeur marketing entreprises et collectivités d'EDF. En cause : la libéralisation du marché dès l'an 2000 pour les très gros consommateurs, qui ont quitté EDF, et le manque de souplesse des EJP, qui imposent des coupures de plusieurs heures. Pour le responsable d'EDF, le gisement d'effacement se trouve dans l'industrie, le tertiaire, voire les collectivités locales. « Il y a dans chaque région une capacité d'effacement équivalente à une centrale thermique », explique Philippe Commaret. Soit 300 à 400 MW. Le rapport daté de 2010 des députés Poignant et Sido sur la maîtrise de la pointe électrique ne le dément pas : il identifie 3 GW effaçables rien que dans le tertiaire.