À l’aube de son dixième anniversaire, Hyvolution Paris ne se limite plus à une vitrine technologique : le salon s’impose désormais comme un baromètre avancé des tensions qui traversent la filière hydrogène. L’édition 2026, organisée du 27 au 29 janvier à Paris – Porte de Versailles, rassemblera près de 400 exposants et marques, illustrant une croissance décuplée depuis 2016 et actant le passage d’une filière pionnière à une phase d’industrialisation. Comme le souligne Raphaël Goerens, directeur de l’évènement, Hyvolution n’est « plus seulement un salon français avec une ouverture internationale », mais un point de rencontre global situé au croisement des flux mondiaux, avec 40 % d’exposants internationaux et la représentation de 65 pays.
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L’internationalisation comme réponse à la pression concurrentielle
La dimension internationale du salon, renforcée par le « H2 Associations Hub » réunissant une quinzaine d’associations homologues de France Hydrogène, révèle une filière engagée dans une compétition mondiale désormais explicite. Hyvolution Paris s’affirme comme un hub stratégique au carrefour des dynamiques européennes et des flux Nord-Sud, notamment vers l’Afrique, le Moyen-Orient et l’Amérique latine. Le développement du réseau Hyvolution au Chili, au Canada et au Brésil – avec une nouvelle édition prévue au Brésil – illustre cette volonté d’accompagner les industriels européens à l’export, dans un contexte de concurrence internationale accrue.
Cette ouverture répond à une réalité chiffrée : plus de 500 projets hydrogène ont déjà atteint la décision finale d’investissement (FID) dans le monde, pour un total de 110 milliards de dollars investis. Ces indicateurs confirment que, malgré le ralentissement ou la reconfiguration de certains projets, la dynamique globale reste solide, mais plus sélective. Comme le résume Raphaël Goerens, « après une phase d’anticipation, la filière entre dans un temps long, où seuls les projets les plus structurés, financés et adossés à des débouchés réels poursuivent leur développement ».
Une programmation éditoriale alignée sur les arbitrages industriels
La programmation de l’édition 2026 reflète cette évolution vers une filière sous tension, où la question n’est plus celle de l’innovation, mais celle des marchés, des contrats et des décisions industrielles. Le responsable du salon Pierre Buchou précise que la stratégie éditoriale a été pensée à partir des questions concrètes que se posent aujourd’hui industriels, investisseurs et acheteurs : connecter la production d’hydrogène aux usages finaux, aux infrastructures et aux conditions économiques de déploiement. Les six parcours thématiques : production et dérivés, capture et stockage du carbone, mobilités, usages industriels, infrastructures lourdes et financement, traduisent cette volonté de coller au plus près du terrain.
La création d’une « Main Stage » (principale scène, ndlr) au cœur du salon, accueillant 60 speakers internationaux, dont Yorgo Chatzimarkakis de Hydrogen Europe ou Didier Leroy de Toyota Motor Europe, illustre la montée en gamme des débats, désormais centrés sur les arbitrages stratégiques. Plus de 100 workshops opérationnels permettront aux exposants de présenter des solutions applicables, tandis que l’émergence d’un pavillon dédié à l’hydrogène naturel témoigne de la recherche active de nouvelles ressources pour sécuriser l’avenir de la filière.
Le « paradoxe français », symptôme d’une filière fragilisée
Ce dynamisme masque cependant des fragilités structurelles, que Nicolas Brahy, nouveau président de France Hydrogène, qualifie de « paradoxe français ». Malgré une stratégie nationale pionnière, des territoires engagés, une chaîne de valeur complète et même le plus grand acheteur d’hydrogène d’Europe, la France peine à transformer l’essai. Les budgets tardent à se concrétiser, l’enthousiasme initial s’est érodé et les conséquences sont déjà visibles : investissements reportés, équipementiers fragilisés, sites industriels menacés de fermeture.
Nicolas Brahy rejette pourtant toute idée de « mirage » de l’hydrogène. Il rappelle que l’industrie existe déjà à hauteur de 100 millions de tonnes produites par an et que l’urgence réside dans la décarbonation de l’hydrogène « gris » responsable de neuf tonnes de CO₂ par tonne produite. Selon lui, 2025 a constitué une année de transition, marquée par l’achèvement de la première génération de projets, tandis que 2026 verra l’entrée en production des plus grands électrolyseurs d’Europe, notamment dans les raffineries.
Le recentrage sur les usages industriels, seule voie de crédibilité économique
Les orientations stratégiques actuelles confirment un recentrage vers les usages capables d’absorber des volumes significatifs. Dans les raffineries, la substitution de l’hydrogène gris par de l’hydrogène renouvelable ou bas carbone devient inévitable sous l’effet de la directive RED 3. L’acier vert progresse également, à l’image du projet GravitHy en France ou des initiatives suédoises, mais reste suspendu à la création de « marchés pilotes » permettant d’absorber les surcoûts initiaux sans pénaliser la compétitivité.
Pour l’aviation et le maritime, Nicolas Brahy rappelle que si l’avion à hydrogène direct reste un horizon de recherche, les carburants de synthèse constituent déjà un « business concret » à court terme. La mobilité terrestre, après les désillusions de 2025, doit désormais se concentrer sur les usages lourds et intensifs (bus, camions, flottes captives) où l’hydrogène conserve un avantage structurel face aux batteries.
Souveraineté technologique face à l’accélération chinoise et américaine
Hyvolution 2026 met enfin en lumière la pression concurrentielle internationale. En cinq ans, « 110 milliards d’euros ont été investis dans l’hydrogène, principalement en Chine et aux États-Unis, tandis que l’Union européenne, avec 19 milliards d’euros, se situe en troisième position », lance Brahy. La Chine déploie déjà des électrolyseurs de 500 MW, quand l’Europe finalise encore ses premières grandes unités. Face à ce décalage, la filière européenne mise sur la fiabilité, la performance énergétique et la « bancabilité » des projets plutôt que sur une simple course au coût d’investissement.
« Comme le rappelle un équipementier leader, la rentabilité ne dépend plus de la performance d’un composant isolé, mais de la gestion globale de l’énergie et de l’intégration des briques technologiques », cite Raphaël Goerens. Dans une filière où le principal enjeu n’est plus l’innovation mais la sécurisation de la demande, Hyvolution veut jouer un rôle d’accélérateur de business, facilitant les rencontres entre producteurs, industriels, territoires, investisseurs et utilisateurs finaux, condition indispensable à la signature de contrats long terme.
À l’heure où la filière sort de la phase du « croire » pour entrer dans celle du « faire », Hyvolution 2026 met la filière face à ses responsabilités industrielles, réglementaires et financières. Plus qu’un événement sectoriel, l’évènement devient le lieu où se joue la crédibilité de l’hydrogène comme trajectoire industrielle, avec l’ambition affichée de diviser les coûts par deux ou trois pour les prochaines générations de projets. Un passage obligé pour une filière stratégique, désormais confrontée à l’épreuve de la maturité.