En matière de chaleur, la France la joue très peu collectif. « 3 % de la chaleur résidentielle provient des réseaux urbains, contre 12 % en Allemagne et 51 % en Pologne », compare Franck Lacroix, directeur de Dalkia France. De quoi chauffer 2,1 millions d'équivalents logements selon le SNCU, qui recense pour satisfaire cette demande 632 installations de production développant au total 18 900 MW de puissance, et 22 700 GWh/an de vapeur transitant dans 3 200 km de canalisations. Le concept n'est pas nouveau, mais il tend à quitter son fief historique - les hypercentres urbains, où la rareté de l'espace pousse à concentrer les moyens de production et le traitement des fumées - pour des zones plus rurales, dans des villes petites et moyennes. « On construit maintenant des réseaux de quelques centaines à quelques milliers d'équivalents logements », observe Yann Oremus, chargé de mission chez Amorce, qui cite comme exemples Bayeux (14), La Ferté-Macé (61) ou Villard-de-Lans (38).
Phénomène dans le phénomène : ces petits réseaux de chaleur se replient de plus en plus sur les énergies renouvelables et de récupération (c'est-à-dire l'incinération des déchets ménagers). Ces sources comptent pour 26 % de la chaleur livrée, mais en nombre, 123 réseaux en sollicitent au moins une, dont 74 à hauteur d'au moins 60 %. En 2007, on comptait 42 réseaux fonctionnant au bois, au lieu de 27 deux ans plus tôt.
En somme, les réseaux de chaleur essaient de concilier économie (énergie moins chère qu'en chauffage individuel, environ 56 e/ MWh hors taxes, selon Amorce) et écologie. Mais il y a encore beaucoup à faire : « La notion de chaleur renouvelable collective est une notion nouvelle », estime Patrick de Beaurepaire, délégué général de la FG3E (Fédération française des entreprises gestionnaires de services aux équipements, à l'énergie et à l'environnement), qui veut passer les énergies renouvelables et de récupération de 26 à 50 % en 2020. « Les objectifs du Grenelle impliquent de multiplier la puissance installée des réseaux au bois par dix ou douze », calcule Jean-Louis Bal, à l'Ademe.
Pour y parvenir, les promoteurs des réseaux de chaleur comptent sur le fonds chaleur renouvelable (lire p. 35), puisque tout projet aux renouvelables, pour peu qu'il produise 1 000 tep/ an, est éligible, tant à l'investissement (60 % du montant) qu'au fonctionnement (bonification du kilowattheure sur cinq ans), et tant en création qu'en extension (sauf pour les réseaux branchés sur un incinérateur : uniquement si extension). Ils comptent aussi sur la fiscalité incitative, qui devrait autoriser une TVA à 5,5 % sur l'abonnement et la fourniture de chaleur pour tout client relié à un réseau fonctionnant à 50 % au moins de renouvelables, au lieu de 60 % jusqu'à présent. Les mesures du Grenelle sur le bâtiment, avec notamment leurs 800 000 logements sociaux à réhabiliter en priorité, constituent également un contexte porteur. « Sur ces 800 000 logements, la moitié sont raccordés à un réseau de chaleur », rappelle l'Union sociale pour l'habitat. Enfin, de nouvelles règles d'urbanisme devraient jouer en leur faveur. « La procédure de classement des réseaux de chaleur sera simplifiée et l'obligation de raccordement des constructions neuves sera renforcée », promet la mesure n° 11 du plan ENR de Jean-Louis Borloo, présenté mi-novembre. À cela il faut, bien sûr, ajouter le soutien des Départements et des Régions. Midi-Pyrénées avait pris les devants en 2005, avec un plan triennal de 8 Me en faveur des réseaux de chaleur au bois. L'Ile-de-France, elle, a très tôt parié sur la géothermie sur nappe profonde. Il y a un an, la mise en service d'un nouveau doublet (tuyau double, l'un pour l'eau chaude puisée, l'autre pour l'eau froide réinjectée) sur le réseau de chaleur d'Orly-Choisy (94) a permis de raccorder 8 000 équivalents logements supplémentaires. Et le 28 novembre dernier, Elyo inaugurait une nouvelle centrale de production à Sucy-en-Brie (94), d'où part un triplet (reconversion des deux anciens puits en puits de réinjection) alimentant 2 900 équivalents logements (contre 2 350 jusqu'alors) avec une puissance de 11 MW (contre 7 MW pour la précédente).
Les réseaux de chaleur renouvelable peuvent également surfer sur la vague des écoquartiers, écozac et autres écopôles, censés jouer la carte de l'énergie durable. C'est ce qu'a fait Chalon-sur-Saône (71), en 2004, lorsque 1 000 équivalents logements se sont installés dans son écoquartier de Saint-Jean-des-Jardins : bois pour tout le monde, grâce à une chaufferie de 4,2 MW greffée sur un réseau de 30 km datant de 1959. C'est aussi ce que compte faire Brétigny-sur-Orge (91) avec son écoquartier Clause-Bois-Badeau, étalé sur deux Zac : bois avec appoint gaz. La ville de Douai (59) y pense aussi en complément du réseau de chaleur existant pour son nouvel écoquartier du Raquet. Ces espaces périurbains rompent avec l'architecture dense, verticale, fortement contrainte, où s'inséraient jusqu'alors les réseaux de chaleur, et le porteur de projet doit en tenir compte dans son budget. En effet, ce sera pour lui davantage une affaire de tuyaux, dont le linéaire sera important, que de chaufferie. « Dans les petits réseaux de chaleur, la tuyauterie représente la moitié de l'investissement, constate Yann Oremus. Si le bâtiment consomme de moins en moins, et c'est ce qu'on souhaite, cette part relative va augmenter puisqu'il faudra moins de puissance appelée sur la chaudière. Il faut en tenir compte dans les projets d'extension. »
Dernière évolution probable pour les réseaux de chaleur aux renouvelables : l'augmentation de la durée de concession, à l'initiative de l'autorité concédante. Intéressant pour les contrats arrivant à renouvellement, moins pour les nouveaux projets. En effet, ceux-ci concernent de petites puissances, et les petits réseaux échappent souvent au régime de la délégation. Yann Oremus retient comme seuil 1,5 MW : « En dessous, les opérateurs ne sont pas présents à l'investissement. Bien souvent, la collectivité investit en fonds propres et exploite en régie. Au dessus, en revanche, on passe souvent à la DSP avec contrat de concession sur vingt ou vingt-cinq ans », explique le chargé de mission d'Amorce