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Le travail dans le secteur des déchets n'est pas durable. On ne peut pas tenir dans les conditions actuelles », assène Luc Thomasset, de la Caisse d'assurance retraite et de la santé au travail (Carsat) Rhône-Alpes. Une prise de conscience récente, car la filière est jeune, et donc peu en avance en termes de prévention des maladies professionnelles, au contraire de la métallurgie par exemple. Le renouvellement du personnel, très important dans les premières années du fait de la durée de vingt-quatre mois des contrats d'insertion, est en baisse. Depuis plusieurs années, le tri est devenu un vrai métier, avec son cortège de maladies professionnelles, comme les troubles musculo-squelettiques (TMS). L'indice de la sinistralité des activités de recyclage est de 90, contre 40 en moyenne. Un chiffre élevé, mais qui intègre également les ripeurs, qui collectent les déchets. « Pour les ergonomes, toutes les conditions sont réunies pour générer des TMS », pose Alain Chollot, de l'INRS.
Alors, comment améliorer la santé des quelque 5 500 salariés des 253 centres de tri du territoire ? La seule obligation du chef d'entreprise est de respecter l'article L4121 du code du travail qui lui impose d'assurer la santé et la sécurité de ses salariés. Sans plus de précisions. « Pour améliorer les conditions de travail, nous investissons dans l'automatisation, pour préparer des flux propres, sur l'acquisition des bons gestes et des bonnes postures, sur l'ambiance de travail et la formation », résume Cyril Fraissinet, directeur général adjoint de Sita France. Preuve que le sujet évolue, l'entreprise propose systématiquement d'améliorer l'ergonomie des postes de tri dans un projet de modernisation. De nombreux paramètres sont à prendre en compte : la luminosité, le bruit, l'émission de poussières, etc. Sur le poste de travail même, des rehausseurs placent l'opérateur à la bonne hauteur du tapis, des sièges « assis-debout » limitent la fatigue posturale, des protections amortissent le contact des hanches contre le métal du tapis de tri, etc. « Avec tous les changements apportés au nouveau centre, un agent souffrant de TMS a pu retrouver son poste dans la cabine de tri », se félicite Marie Derrienic, chargée du projet du centre de tri Valorys du Smitred Ouest d'Armor. La modernisation du centre y a été menée en concertation avec les opérateurs, et avec l'aide du Fonds national de prévention, partie prenante de cette démarche participative.
Autre signe d'évolution, un projet de normalisation des cabines de tri est en cours à l'Afnor. Le texte devrait être bouclé en 2014. Éco-Emballages finance également une thèse sur les impacts de l'extension des consignes de tri à tous les plastiques sur les conditions de travail, et une étude sur la qualité de l'air avec l'Apave.
Est-ce suffisant ? « La nouvelle tendance, qui consiste à ne confier aux agents que le contrôle qualité après le tri mécanique, ne réduit pas les TMS. Une installation industrielle optimise le travail, et donc met toujours la pression sur les hommes », pointe Philippe Le Gal, chez Trident Services. « Un être humain au travail, ce n'est pas seulement des muscles en mouvement », rappelle Luc Thomasset. Car le stress n'épargne pas les trieurs. Cette dimension psychosociale intervient pour moitié dans une maladie professionnelle.
Alors, comment construire la relation homme-machine pour un centre de tri performant ? La question dépasse celle du simple équipement pour toucher à l'organisation de toute la filière depuis la collecte des déchets. En fait, autour d'un projet, les enjeux et attentes des collectivités, des maîtres d'ouvrage, des bureaux d'études et des exploitants aboutissent à la sortie de terre de l'installation correspondant au plus petit dénominateur commun, dans lequel est le plus souvent ignorée la santé des opérateurs. Pour y remédier, les acteurs doivent travailler ensemble, dès la définition du cahier des charges, et raisonner globalement sur plusieurs critères de performance, avec une vision à trois, cinq et dix ans. En somme, toute une nouvelle manière de penser.