Le recyclage des plastiques ménagers est à un tournant important de son histoire. Depuis le déclenchement de la crise financière, le volume des bouteilles et flacons collectés, qui est environ de 230 000 tonnes, stagne (sa progression a été de 39 % entre 2002 et 2007 et seulement de 7 % entre 2008 et 2012). Leur taux de recyclage n'évolue pas non plus puisqu'il reste proche des 50 %. Si l'on ajoute les handicaps structurels de la pétrochimie européenne (unités vieillissantes, concurrence américaine, sous-investissement), qui ne risquent pas de s'améliorer demain, les surcapacités européennes (et françaises) sur le traitement du PET et une concurrence féroce sur le marché des balles, il n'est pas illogique qu'un certain nombre de recycleurs engagés sur le secteur commencent à souffrir, en France, mais également en Allemagne. « En 20 ans, on est tout de même passé d'une situation où l'on se demandait ce que qu'on allait faire de toutes ces bouteilles à un marché qui en veut toujours plus, qui s'interroge sur l'économie circulaire et les technologies, rappelle Françoise Gerardi, déléguée générale d'Elipso. On a construit un système avec des capacités suffisantes pour traiter le gisement et des débouchés, reste à l'améliorer. »
Un problème de modèle économique
Pour parfaire la situation actuelle, il faut commencer par stimuler la collecte, encore et toujours, car le marché manque de balles. « Nous avons besoin d'un plan d'actions Eco-Emballages sur l'urbain dense – mais c'est un processus long –, d'une mise en place plus rapide de la redevance incitative et de l'extension des consignes de tri, qui devrait nous apporter, en plus des barquettes et des films, 5 à 8 % de bouteilles supplémentaires, d'après ce qu'on observe sur les pilotes », détaille Géraud Delorme, directeur général de Valorplast. L'extension du tri à d'autres emballages que les bouteilles et flacons va certes apporter plus de matières, mais également son lot de contraintes. Les centres de tri français, vieillissants pour certains, n'ont pas été conçus à l'origine pour traiter ces nouveaux flux. Ils devront donc réinvestir. Avec quel argent ? L'autre problème, qui inquiète les recycleurs, c'est la qualité future des balles. « En 2012, 38 000 tonnes ont été traitées dont 75 % de PET. Nous avons calculé que nous perdions 22 000 euros par point de rendement, affirme Christian Crépet, directeur général de Sorepla. Si les taux de rendement chutent de 5 à 10 % avec la présence massive de barquettes, ça va être compliqué pour des sociétés en difficulté comme la nôtre ». « Les recycleurs ont besoin d'un modèle économique viable pour que leurs investissements soient pérennes. On comprend leurs inquiétudes sur la qualité des approvisionnements », ajoute Françoise Gerardi.
Sur un marché concurrentiel, les recycleurs sont à la recherche de productivité et de marges pour espérer gagner un peu d'argent en maintenant une qualité leur assurant des débouchés. Le problème est qu'ils « achètent leurs balles de PET trop cher et leurs marges sont pénalisées », avance François Aublé, président du Syndicat nationale du recyclage des matières plastiques (SNRMP). « Aujourd'hui, j'achète en Allemagne des balles de PET clair à 460 euros, quand des traders français vendent du bleuté à 475 euros, avec un taux de rendement similaire. On a un problème de modèle économique en France », regrette Christian Crépet, qui poursuit : «Au printemps, vous aviez des prix d'achat de balles en Italie à 310 euros, quand on frôlait les 500 euros en France, et nous sommes obligés de répondre à la collecte de proximité. De toute façon, il n'y a pas d'effet de taille pour compenser les coûts de transport si on va chercher les volumes plus loin.» De son côté, Valorplast dit observer un léger tassement du prix des balles PET, y compris sur les meilleures qualités comme la consigne allemande en baisse de 35 euros. Le prix de reprise collectivités annoncé par Valorplast pour le 4e trimestre a d'ailleurs diminué d'une dizaine d'euros par rapport au 3e trimestre (283 euros par tonne), en lien avec la baisse du PET. Le recyclage a un coût, le rPET ne sera jamais deux fois moins cher que le PET vierge. Loin s'en faut. « Nous sommes sortis du schéma envisagé au début de la filière, qui serait d'avoir du recyclé 15 à 20 % moins cher, reconnaît Géraud Delorme. Il reste assez proche du prix du vierge mais, dans l'emballage, la demande d'intégration existe. À prix égal, les fabricants choisissent le recyclé. » Sur d'autres secteurs, en revanche, une décote est nécessaire : « Sur notre marché, à prix égal, les utilisateurs privilégient le vierge à la production d'un non-tissé comme additif pour des chapes de bitume, indique Jean-Noël Stattner, responsable des achats chez Freudenberg-Politex à Colmar. D'autant qu'il faut parfois ajouter l'impact du taux de change, le vierge est payé en dollars, le recyclé en euros. » En 2012, ce sont 27 000 tonnes de PET qui ont été traitées, dont 80 % de balles colorées en mélange. On observe depuis deux ou trois ans une certaine déconnexion entre les cours de la résine vierge et les balles de PET. Pour les recycleurs, les prix élevés des résines vierges sont une condition nécessaire, notamment en raison de la surcapacité européenne. Depuis le printemps 2013, le prix de la résine PET s'est légèrement tassé à 1 350 euros par tonne, à contre-courant des autres plastiques comme le PP et surtout le PS, qui continue de grimper au-dessus des 1 850 euros. Le PEHD est quant à lui plus stable, y compris au niveau de la matière recyclée, malgré des débouchés en tension dans l'automobile ou le bâtiment. « Il n'est cependant pas impossible que des paillettes de PEHD soient produites à la place des granulés et prennent la direction de l'Asie », souffle Géraud Delorme. De son côté, Sorepla envisage de cesser sa production de PEHD recyclé, aujourd'hui intégralement destinée à l'export (l'Allemagne en particulier).
Des balles françaises de bonne qualité
Au sor tir de l'été, la collecte des balles de plastiques est satisfaisante. Les volumes attendus sont là et la qualité des balles françaises est plutôt bonne par rapport à d'autres pays européens. « Nous sommes confrontés à des qualités plus aléatoires, avec certains flux en provenance d'Allemagne avec lesquels nous complétons notre approvisionnement », détaille Jean-Noël Stattner chez Freudenberg-Politex, qui note cependant une certaine dégradation en France depuis un an : « Des barquettes PET, des films et des manchons PVC sont plus présents que les années précédentes sur les qualités Q5 et Q6, que les balles proviennent de Valorplast ou Federec ». Autre problème, le PET blanc (et son colorant à l'oxyde de titane) pourrait poser des problèmes à l'extrusion, et « sur certains flux allemands, on a parfois 30 % de blanc ». L'arrivée du PET blanc en France ayant été plus tardive et limitée à quelques références de lait premium ou bio, la question ne se pose pas pour le moment. Quant aux additifs contenus dans les bouteilles PET, « on les craint mais nous n'avons pas encore pu démontrer leur incidence sur la ligne de filage et a fortiori l'extrusion », pointe Jean-Noël Stattner.
La question de la qualité des produits recyclés demeure essentielle. « Seuls les recycleurs produisant des paillettes de bonne qualité pourront s'en sortir. On le voit en Allemagne où certains cassent les prix pour vendre des produits moins qualitatifs », souligne Géraud Delorme. Mais pour faire de la qualité, les recycleurs ont besoin de retrouver des marges. « Or, en 2011, la concurrence entre Valorplast et Federec sur la renégociation des contrats a profité aux collectivités sur les prix de reprise au détriment des recycleurs », avance Christian Crépet, qui estime qu'il est devenu difficile aujourd'hui de gagner de l'argent sur ce segment, « hormis peut-être APPE qui est intégré en aval depuis longtemps avec la fabrication de préforme PET ».
En aval, des demandeurs… prudents
Ce n'est a priori pas du côté des débouchés qu'il faut chercher les difficultés du recyclage des plastiques ménagers. D'une part, les entreprises confrontées à des difficultés de trésorerie continuent d'acheter pour faire tourner leurs usines. D'autre part, l'intégration de matières recyclées semble être un objectif partagé par les secteurs utilisateurs de la ressource. À commencer par l'emballage. « Il y a une réelle volonté d'introduire du recyclé de la part des fabricants d'emballages qui veulent réduire leurs impacts environnementaux, y compris dans le secteur des emballages industriels et commerciaux », affirme Françoise Gerardi. L'enjeu reste la qualité et la régularité des approvisionnements. Des groupes mondiaux comme Coca-Cola ou Danone doivent avoir l'assurance de bénéficier de volumes suffisants avant d'afficher un engagement tel que l'incorporation de 25 % de rPET dans leurs bouteilles. « Il n'est pas question de s'arrêter au bout d'un an », martèle la déléguée générale d'Elipso. Donc, même si le passage à un taux de 50 % ne pose techniquement aucun problème majeur, les grands industriels attendent que la collecte des bouteilles soit plus performante.
Coca-Cola semble vouloir donner des gages en la matière. Le groupe a investi 6,5 millions d'euros dans une coentreprise avec APPE et son usine de Beaune, sur un total de 9 millions d'euros. Et prévoit d'absorber la moitié de la production de rPET de l'usine, dont la capacité de traitement va monter à 54 000 tonnes, avec l'installation d'une nouvelle ligne. Danone, partenaire de France Plastiques Recyclage, affiche également sa volonté de soutenir la progression du rPET. Mais si les grands industriels peuvent y trouver un intérêt en termes d'image de marque, d'autres, sur les marchés de la feuille comme de la bouteille, doivent d'abord y trouver un intérêt économique qui n'est pas toujours au rendez-vous. Equipé depuis deux ans pour produire des granulés de rPET apte au contact alimentaire, Sorepla constate que le marché est difficile : « L'intégration de rPET est opportuniste, même en Allemagne, et dépend du prix des granulés ». À l'heure actuelle, le recycleur vend plus de paillettes à destination du marché de la feuille, dont 80 % à l'export (Italie, Espagne, Allemagne, Angleterre). Idem pour Freudenberg-Politex, sur le marché de la construction et de la rénovation : « Le gap entre résine vierge et paillettes ou granulés recyclés n'est pas suffisant aujourd'hui pour stimuler vraiment l'utilisation de la matière secondaire. »
En attendant l'extension du tri
Hors contact alimentaire, application réservée au seul PET, le retour à l'emballage devrait profiter de l'extension des consignes de tri. On ne pourra pas tout recycler à moyen terme mais l'incorporation de polyéthylène dans des films de fardelage, notamment sur des packs d'eau, est par exemple envisageable. « Il faut que l'expérimentation sur les consignes de tri valide le schéma », note Françoise Gerardi. Idem pour les études en cours dans le cadre du projet Sereplast III, « qui devrait se terminer à la fin de l'année pour le PET et les PE », indique Géraud Delorme. L'avenir reste cependant incertain comme le montre la liquidation judiciaire de Régéfilms, qui recyclait des films d'emballages pour produire des granulés de PE. Valorplast a trouvé de nouvelles solutions pour les films en Espagne, Italie et Portugal, évitant de justesse la rupture d'enlèvement dans les centres de tri. Suite à la conférence environnementale, une deuxième feuille de route pour la transition énergétique a été publiée le 27 septembre dernier. Parmi les chantiers prioritaires inclus dans la partie concernant le développement d'une économie circulaire et la meilleure prise en compte du cycle de vie des produits, de la conception au recyclage, le point 7 rappelle qu'il est essentiel de créer un cadre favorable à l'amélioration du tri, par les citoyens comme par les entreprises. La feuille de route précise que « la collecte de tous les plastiques (dont les emballages films et barquettes) sera déployée afin d'en généraliser le recyclage » et que la mise en décharge pourrait être limitée aux flux non valorisables. L'opportunité d'une limitation par la réglementation des quantités acceptées dans les installations d'élimination de déchets sera étudiée, en lien avec la fiscalité. Des systèmes de consigne pourraient aussi être déployés au cas par cas, sans plus de précision.
Mais c'est particulièrement vers l'Europe que sont tournés les regards des acteurs de la filière. La Commission européenne a inscrit le développement d'une économie circulaire comme axe de travail dans sa feuille de route sur l'utilisation efficace des ressources. En attendant la révision de la directive sur les déchets emballages. Le 30 septembre 2013, le commissaire européen à l'Environnement, Janez Potocnik a présenté les conclusions des consultations du livre vert de la Commission lancées en mars. Parmi les points soulevés par les organisations ayant répondu – dont une majorité est issue de l'industrie – figurent l'interdiction de la mise en décharge des plastiques, des taux de recyclage et des contrôles à l'export plus stricts, la promotion des monomatériaux, la limitation des additifs et la volonté de soutenir plutôt au cas par cas le développement des bioplastiques en sortant d'une démarche globale.
« Nous aurons des hausses de taux de recyclage et nous devons connaître plus précisément les impacts de nos emballages pour prendre les décisions adéquates, sur la fin de vie, notamment », évoque Françoise Gerardi. Une fin de vie qu'il faudra financer au juste prix pour ne pas risquer de voir le secteur du recyclage s'enfoncer dans une crise durable.