C'est un rapport par l'image. L'équipe de Christian Guinchard (université de Franche-Comté) a photographié les rues de Mulhouse et de Besançon, en France, de Mohammedia, au Maroc, et de Rufisque, au Sénégal. Cette approche empirique – renforcée par une invitation des habitants à photographier leurs rues – révèle des comportements proches dans les quatre villes, racontant l'histoire d'un dialogue muet et bloqué entre « nettoyeurs » et « salisseurs ». « Les poubelles débordant d'ordures montrent bien ce conflit entre des salisseurs qui déposent autour de la poubelle pleine leurs déchets afin de signifier une défaillance dans le service, et des nettoyeurs, pour qui ce dépôt est un geste d'incivilité », note Christian Guinchard. Ainsi, les rôles sont figés. Pour les nettoyeurs, les habitants et les passants ne peuvent être que des salisseurs. Des salisseurs propres quand ils respectent les règles de bonne conduite et des salisseurs sales quand ils s'en affranchissent.
Le rapport à la propreté des rues est complexe et sensible. Lors de leur étude, les chercheurs ont été très souvent apostrophés par des habitants choqués que l'on puisse témoigner de la saleté de leur ville. La propreté de l'espace public ressort en partie du privé. Elle est une part de soi. Dans ce cas, il est tentant – et fréquent – d'associer la saleté à l'étranger. Le fauteur d'incivilité est forcément quelqu'un d'extérieur à la communauté villageoise. Cet argument alimente par exemple à Mulhouse des discours xénophobes.
Les chercheurs ont également voulu savoir pourquoi certains endroits restaient invariablement propres. Dans ces rues, il semble que l'espace public acquiert une partie du statut de la sphère privée. Dès lors, jeter à terre un mégot de cigarette ou un papier devient un geste que l'on ne peut accomplir en étant vu par autrui. D'où cette question : n'est-ce pas dans un espace d'intervisibilité, sous le regard des autres qui nous sortent de l'anonymat, que l'on peut se constituer comme « propre » ?