Début juillet, la Commission européenne décidait de revoir à la hausse les objectifs relatifs au traitement des déchets. Elle appelait les Européens à recycler 70 % des déchets municipaux et 80 % des déchets d'emballages d'ici à 2030. Quinze jours plus tôt, la ministre française de l'Écologie, Ségolène Royal, présentait un projet de loi sur la transition énergétique avec un volet déchet et recyclage qui table sur une valorisation matière de 55 % des déchets à l'horizon 2020. Ces objectifs sont bien ambitieux. Ils seront impossibles à atteindre sans une implication collective des professionnels de la récupération et du recyclage. En France, ces professionnels disposent depuis 2005 d'outils censés les aider dans ce sens : les pôles de compétitivité. Il y en a plusieurs par région. Tous ont vocation à soutenir l'innovation en favorisant le développement de projets collaboratifs entre entreprises, laboratoires de recherche et établissements de formation. Et s'ils sont contraints depuis 2013 d'intégrer dans leur nouvelle feuille de route une démarche de développement durable, tous n'ont pas attendu cette obligation des services de l'État pour s'y mettre. Plusieurs d'entre eux se sont même penchés sur le recyclage de produits en fin de vie, outre le pôle Team² dont c'est le cœur de cible mais qui n'a été labellisé qu'en 2010. Ils ont soutenu des projets qui ont donné lieu à des expérimentations, voire même à des nouvelles solutions mises en œuvre dans les entreprises.
Des projets à budget limité
Engagé dès 2008, Boreve (Bouclier recyclé des véhicules) est un des plus anciens projets portant sur le recyclage de produits en fin de vie. Porté par le pôle Véhicule du futur et l'Ademe, il a abouti à un procédé adapté à la filière VHU (véhicule hors d'usage). Ce procédé consiste à broyer de vieux pare-chocs en polypropylène puis à les transformer en granulés pour la fabrication de pièces neuves. Les performances mécaniques et esthétiques atteintes permettent d'incorporer un pourcentage de matière recyclée compatible avec les exigences des peaux de pare-chocs. L'équipementier automobile Faurecia, l'Institut de mécanique des fluides et des solides de Strasbourg et le réseau de pièces auto d'occasion Caréco ont travaillé sur ce projet. Avec l'aide d'Elastopôle, la société M2R s'est lancée en 2010 dans le broyage des joints d'étanchéité automobile : d'abord ceux issus des chutes de production, puis ceux en provenance de la filière VHU. Destiné à rechercher et à mettre au point une technologie de recyclage des lampes à décharge, le projet Recylampes – labellisé Team² en 2009 et financé en partie par l'Ademe – a permis à la société Lumiver Optim de se doter d'une nouvelle technologie pour récupérer les métaux et les terres rares de ces lampes. À travers le projet Medusa, également labellisé Team², Envie2E a financé un programme de recherche sur le traitement et le recyclage des écrans plats qui va donner lieu à une installation bientôt opérationnelle dans ses ateliers lillois. Avec Team², toujours, le projet ABS-ROHS a permis de trouver une solution pour désactiver les retardateurs de flammes présents dans les plastiques ABS issus des DEEE et lever le verrou technologique qui empêche de valoriser ces plastiques en granulés recyclés. Il a donné lieu à un brevet déposé par Baudelet Environnement. Sita s'est associée à la société d'ingénierie Neo-Eco Recycling et à l'école des mines de Douai pour concevoir un béton constitué de gravats, de sable de fonderie et de sédiments fluviaux dans le cadre de C'Urban. Labellisé Team² en 2013, ce projet a nécessité un investissement de plus de 1 million d'euros. Un partenariat industriel donne au spécialiste nordiste des supports de communication Doublet l'exclusivité de l'utilisation de ce béton pour le mobilier urbain. Un premier équipement, baptisé Octave, a fait dernièrement l'objet d'un prototype. Il s'agit d'un garage à vélos modulable dont le socle est en béton recyclé. Mais si cette initiative est un bel exemple de l'économie circulaire telle que la prône le ministère de l'Écologie, du Développement durable et de l'Énergie, elle n'entraînera pas telle quelle de nombreuses créations d'emplois. Le projet Covased pourrait être plus prometteur en termes de développement d'activités. Le budget de ce projet Team² est aussi plus élevé. Il dépasse les 2,7 millions d'euros et va donner lieu à la création d'une société du même nom dont les actionnaires seront Sedigate et Valgo, deux sociétés partenaires de ce projet financé par le Fonds unique interministériel (FUI). La future entreprise aura pour activité la valorisation des sédiments de dragage à partir d'une plateforme régionale de gestion sécurisée grâce à une déshydratation mécanisée et un tri granulométrique. Covased créera dix emplois dans un premier temps. Sa première plate-forme sera implantée sur le Grand Port maritime de Dunkerque. « Si ce type de plate-forme se duplique dans toutes les régions, notre projet donnera naissance à une nouvelle activité génératrice de plus d'une centaine d'emplois », avance Philippe Dhervilly, président de Sedigate. Mais il y a encore beaucoup de chemin à parcourir, et il faut surtout trouver les aménageurs prêts à utiliser à grande échelle ce matériau de construction recyclé.
Coopération rare entre les acteurs de la chaîne
Le bilan des emplois générés réellement à la suite de la réalisation de projets labellisés par des pôles n'est pas conforme aux espoirs que suscitait leur création. Il était alors question de plusieurs milliers de postes rien que dans le recyclage, mais le secteur peine à y parvenir. Quand les premiers pôles ont vu le jour en 2005 et que le modèle de la Silicon Valley était dans toutes les têtes, ils étaient censés lancer une dynamique de mise en réseau. Mais rares sont les projets qui ont fait l'objet de travaux collectifs.Triple et Valeee font exception. Destinés à structurer une nouvelle filière de recyclage et de valorisation des plastiques issus des DEEE, ils ont bénéficié du soutien de deux pôles, Axelera et Plastipolis. Piloté par Sita, le premier a élaboré une méthodologie d'échantillonnage validée chez MTB Recycling en vue d'optimiser le tri des plastiques. Cette méthodologie pourrait être adoptée par le Cenelec (Comité européen de normalisation en électronique et en électrotechnique). Avec Plastic Omnium comme pilote, Valeee a étudié la mise au point de procédés de formulation des plastiques recyclés en adéquation avec les attentes du marché. Les deux réunis ont représenté un budget total de 7,7 millions d'euros et ont mobilisé l'intervention d'une vingtaine de partenaires. Les résultats techniques obtenus sont satisfaisants. « Nous sommes capables de fournir au recycleur du broyé de matières triées par nature de plastique et allons lancer là-dessus une activité courant 2015 », indique Sabine Zariatti, responsable partenariats industriels chez Sita Recyclage. Après les avoir lavés et purifiés, les recycleurs en font des granulés par extrusion. Ces granulés sont ensuite utilisés par des fabricants pour en faire des pièces industrielles comme des goulottes de fils électriques, des coffrets électriques, des bas de caisse et des pare-chocs de véhicules. De nombreux prototypes ont été réalisés par Schneider Electric. « Le temps est venu de passer à l'industrialisation. Nous travaillons ensemble pour adapter le process aux forts tonnages », précise Frédéric Viot, chef de projet innovation, recyclage et écoconception chez Plastic Omnium. Si cette phase d'industrialisation se concrétise, elle donnera naissance à une nouvelle filière industrielle. « Aujourd'hui, nous n'avons plus besoin de l'aide des pôles pour travailler ensemble. Mais sans eux, rien de ceci n'aurait pu voir le jour », souligne Sabine Zariatti. Un bel exemple de coopération entreprise par des pôles de compétitivité pour dynamiser toute une activité recyclage. Mais difficile d'en trouver d'autres réunissant l'ensemble des acteurs de la chaîne depuis la récupération des matières jusqu'à la fabrication du produit final en passant par le tri, le recyclage et la valorisation.
En général, cela se passe plutôt différemment. « Une entreprise a un projet d'innovation et elle le dépose à la labellisation du pôle. C'est plutôt ainsi que ça marche. On n'est pas vraiment dans le collectif », regrette Jean-Philippe Carpentier, président de Federec. Les pôles auraient-ils loupé leur cible ?