Fin 2013, le chantier de la bretelle entre l'A 43 et l'A 432 reliant l'autoroute Lyon-Grenoble-Chambéry à la rocade est de Lyon et l'aéroport Saint-Exupéry s'achève. Sous l'enrobé, près de 30 000 tonnes de mâchefers issues principalement de la plateforme de maturation Modus Valoris à Bourgoin-Jallieu (Isère), située à quelques encablures. Un chantier exceptionnel pour Jérôme Dherbecourt, le directeur technique régional Rhône-Alpes-Auvergne d'Eiffage Travaux publics. « Cela représente plus des trois quarts du tonnage de mâchefers utilisés en technique routière en 2012 et en 2013 dans mon secteur ! Pour cela, il a fallu monter le dossier en apportant toutes les garanties possibles pour rassurer le client et la Dreal, notamment en mettant en œuvre le matériau en cœur de remblai avec des dispositions constructives particulières. Pour cette opération, nous avons bénéficié du stock de mâchefers de Bourgoin-Jallieu, qui devait être écoulé, et de l'appui de la préfecture. »
Déficit d'image
Les mâchefers maturés (traités puis aérés au sortir de l'usine d'incinération) ne peuvent être stockés que trois ans. Au-delà, ils sont envoyés en installations de stockage des déchets non dangereux (ISDND). Modus Valoris, qui avait dépassé sa capacité de stockage (290 000 tonnes au lieu de 160 000), avait fait l'objet d'une fermeture administrative en février 2012 et a dû déstocker pendant près de quatorze mois avant de pouvoir à nouveau traiter des mâchefers. « Le préfet est intervenu et nous avons pu écouler, grâce à son concours, 152 000 tonnes la première année, soit trois fois le stock annuel », raconte Guy Moulin, gérant de Modus Valoris et président de l'Association nationale pour l'utilisation des graves de mâchefers (ANGM). « Les tonnages utilisés sont trop faibles par rapport à la production et les matériaux naturels sont abondants en Isère, comme dans toute la région [Rhône-Alpes représente 10 % de la ressource nationale, selon l'Unicem, ndlr]. Ce n'est pas le cas en Île-de-France ou dans le Nord. Ajoutez à cela l'image déplorable des mâchefers et vous comprendrez le blocage. »
Selon Guy Moulin, l'arrêté du 18 novembre 2011, applicable depuis le mois de juillet 2012, n'arrange pas les choses, au moment où les chantiers routiers se raréfient du fait de la crise économique. « La circulaire de mai 1994 ouvrait l'emploi des mâchefers à d'autres techniques que la route, en les listant, tandis que l'arrêté de 2011 ne mentionne que celle-ci. Même si le législateur n'a pas voulu restreindre les choses, dans les faits, “technique routière” est assimilé à utilisation routière. » Une terminologie sur laquelle tout client réticent s'appuiera pour refuser le matériau alors que ce dernier est tout à fait adapté à son chantier, surtout si ce n'est pas une route, mais un parking !
L'ANGM a travaillé sur l'adaptation de l'arrêté pour écouler des stocks conformes à la réglementation, même avec des taux de métaux lourds abaissés. « Nous sommes d'accord sur le fait d'avoir relevé ces seuils, poursuit Guy Moulin, c'est un gage de sérieux pour nos matériaux. Cela renforce leur image et correspond aux progrès que les incinérateurs ont faits depuis vingt ans. Ce qu'il faut, c'est pouvoir écouler ces matériaux inoffensifs et presque insignifiants en termes de volume : 3 % du tonnage des tranchées et remblais. » Pourtant, malgré leur prix avantageux, les graves de mâchefers sont régulièrement refoulées ou oubliées dans les préconisations des appels d'offres.
Classés matériaux prioritaires
Ce constat a poussé la Direction des routes du conseil général de la Savoie à inscrire, dès 2011, les graves de mâchefers comme solution de base dans les appels d'offres. « Sauf contre-indication géologique, dès 200 m3 , ce sont les mâchefers qui ont la priorité. Viennent ensuite les matériaux de récupération, puis les matériaux naturels, explique Jean-Pierre Arnau, directeur adjoint des routes au conseil général. « Nous avions ouvert aux variantes bien avant, mais les réticences étaient importantes dans les services techniques. “Les mâchefers, c'est très bien, mais pas chez moi”, entendait-on ! »
Depuis, 10 000 tonnes de graves de mâchefers ont été employées pour les chantiers du conseil général, soit la moitié de la production des deux principaux incinérateurs du département (Chambéry et Valezan).