La transition énergétique vous semble-t-elle bien engagée en France ?
Le débat s'accélère et l'industrie s'en empare. On rentre enfin dans les faits ! La nation se pose des questions qu'elle hésitait jusqu'à maintenant à se poser. Les acteurs économiques, jusqu'au plus petit artisan, cherchent des solutions à leur niveau. D'une démarche qui paraissait un peu religieuse au départ, on est passé à une approche plus raisonnée, plus pragmatique. La Manche agit par exemple dans le domaine des transports. Mon département fait 200 km de long. Nous avons mis le paquet sur le covoiturage, avec 42 aires réservées. Il s'agit de promouvoir un covoiturage structuré, au-delà d'un covoiturage spontané. Notre deuxième engagement fait intervenir la mer : c'est notre environnement, c'est aussi notre futur énergétique.
N'est-ce pas difficile de parler d'énergies vertes dans un département nucléarisé ?
Au contraire : il faut qu'on refasse pour les énergies marines renouvelables le même coup qu'avec le nucléaire. Lorsque le général de Gaulle a désigné le Cotentin comme territoire propice à l'aménagement d'installations nucléaires (Flamanville, La Hague), c'était à cause d'un argument de poids : la présence, sur nos côtes, de forts courants marins, aptes à disséminer tout rejet radioactif. Nous devons utiliser ce même argument pour les énergies marines. Nous voulons faire avec elles ce que Toulouse a fait pour l'aéronautique. Alstom a déjà choisi Cherbourg pour l'une de ses deux usines d'éoliennes offshore. Nous avons la main d'œuvre, nous avons les formations, nous avons la logistique portuaire, nous avons les PME. Notamment celles de la mécanique et de la chaudronnerie, qui travaillent pour le nucléaire ou pour les constructions navales, et pour qui les énergies marines peuvent aussi être un débouché. Il nous manque peut-être deux choses : le travail en commun avec les laboratoires et une certaine culture du faire-savoir. Chez nous, les gens travaillent chacun dans leur coin et ignorent trop souvent l'intérêt de se rapprocher du voisin.
Comment l'opinion publique réagit-elle ?
Il y a un consensus. Nous venons de tenir deux réunions publiques sur le projet d'extension du port de Cherbourg, nécessaire si la ville est retenue comme « hub » hydrolien pour installer 18 MW dans le raz Blanchard. Aucune question dérangeante ! Le dialogue avec les pêcheurs est serein. La difficulté pour nous, c'est d'expliquer à la population qu'il y a une formi dable opportunité de développement économique, mais qu'on ne connaît pas encore la technologie qui sera retenue. Ni le montage « partenarial » du projet : fournisseur et assembleur exclusif, ou bien écosystème ouvert, avec greffage d'autres entreprises. Notre territoire se prête aussi aux usages non-électriques des renouvelables. Nous possédons la première « forêt linéaire » de France avec 60 000 km de haies, un gisement intéressant pour le bois-énergie. Le Département a accompagné deux coopératives d'utilisation de matériel agricole pour acquérir des déchiqueteuses. Nous avons subventionné l'installation de chaudières à bois dans 14 des 20 collèges engagés dans un partenariat public-privé. Dans la méthanisation, nous créons une société d'économie mixte pour fédérer producteurs de matières organiques et utilisateurs d'énergie. Les éleveurs se mettent à récupérer la chaleur des étables ou des tanks à lait, à sécher leur foin sous un toit solaire. Chez nous, la transition énergétique s'amorce à la ferme !