Pourquoi avoir lancé cette étude ?
Nous avons constaté à la fois une volonté très forte de certains États, dont la France, de lancer des projets sans véritable concertation préalable et la structuration d'une opposition. Nous avons donc mené une centaine d'auditions. Conclusion : l'exploitation des gaz de schiste fait appel à une technique énergivore dont le modèle économique n'est pas garanti. Sans oublier les externalités négatives pour la collectivité et les conflits d'usage sur l'eau, les sols… Mais nous ne voulions pas nous arrêter là. Notre but était de trouver un mode de gouvernance où celui qui choisit d'investir dispose d'une vision coûts-bénéfices. Où un projet s'inscrit dans une logique pollueur-payeur.
L'engouement pour cette ressource est déjà bien réel…
Notre étude nuance beaucoup l'eldorado américain. Des entreprises de petites tailles, exploitant les gaz de schiste, y font faillite. Et des majors comme Shell deviennent extrêmement prudentes. On retrouve en réalité le même mécanisme que pour la ruée vers l'or. À l'époque, les seuls qui avaient fait fortune étaient ceux qui vendaient, à un prix élevé, des produits indispensables à la prospection : des pelles, des explosifs…
Pouvez-vous étayer votre analyse ?
Nous avons travaillé à trois horizons de temps. D'abord un scénario à trois ans où un puits a commencé à produire, mais où l'on s'aperçoit à l'usage que le gisement est limité. Ensuite à dix ans. C'est la durée moyenne d'exploitation constatée. Relativement classique aux États-Unis, elle serait plus rare en France, où les poches de gaz sont plus diffuses. Enfin à quinze ans, durée considérée comme une exploitation très performante. Les résultats ? Dans le premier scénario, l'exploitant investit une vingtaine de millions d'euros par puits, une somme que ses gains ne comblent pas. Il perdra au final 3 à 10 millions d'euros. Dans le deuxième, il doit investir jusqu'à 30 millions. En supposant les prix du gaz et du pétrole stables, le taux de retour sur investissement est de seulement 1,3 % ! Dans le troisième scénario, de 0,87 %. Par ailleurs, pour une unité d'énergie dépensée dans l'exploitation des hydrocarbures non conventionnels, 2 à 4 sont produites. C'est un faible rendement énergétique. Ajoutons que, selon l'Oxford Institute for energy studies, un puits coûterait 2 à 3 fois plus cher en Europe qu'aux États-Unis. À cause notamment d'un prix de l'eau plus élevé…
De telles études suffiront-elles à convaincre les décideurs politiques ?
Nous discutons avec des parlementaires d'un projet de loi pour rétablir la vérité des prix. Il pourrait aussi concerner le nucléaire. Nous proposons de fixer le montant des assurances sur la base de l'inciden-tologie réelle, déterminée avec des arguments à charge et à décharge, mais sur des périmètres réalistes : un rayon de 100 km et une durée de vingt ans. Et qu'au moins 60 % du risque soit porté par des assureurs et des réassureurs qui ne soient liés ni avec la filière, ni avec l'État. En complément, nous préconisons d'obliger les explorateurs-exploitants à libérer une garantie financière égale à une année de production. Elle alimenterait un fonds commun réservé aux éventuelles catastrophes. Enfin, de prélever 1 % du chiffre d'affaires des exploitants pour financer des travaux indépendants sur l'analyse des risques et sur la réduction de la dépendance aux énergies fossiles.