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ÉNERGIE

« Le système électrique de demain reposera sur un socle hydro-nucléaire », Myrto Tripathi (Institut TerraWater)

LA RÉDACTION, LE 1er JUIN 2026
\ PUBLIÉ DANS ENVIRONNEMENT MAGAZINE N° 1824
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« Le système électrique de demain reposera sur un socle hydro-nucléaire », Myrto Tripathi (Institut TerraWater)
Alors que la France vient de publier sa nouvelle Programmation pluriannuelle de l’énergie (PPE), le débat sur l’architecture du futur mix énergétique s’intensifie. Myrto Tripathi, directrice générale de l’Institut TerraWater, défend une stratégie fondée sur des technologies éprouvées (nucléaire et hydroélectricité) et appelle à des décisions structurantes dans les cinq prochaines années.

PPE 2024 : des avancées réelles, mais deux angles morts majeurs

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La publication de la nouvelle PPE relance le débat énergétique. Pour Myrto Tripathi, ce débat est nécessaire, à condition de rester ancré dans les fondamentaux : « La physique finit toujours par primer sur les intentions politiques. »
Elle reconnaît que la PPE marque un tournant : elle réaffirme le nucléaire comme socle et organise plus cohéremment les sources bas carbone pour réduire la dépendance aux énergies fossiles. Mais elle identifie deux angles morts persistants :
- L’obsolescence du réseau de distribution de gaz, conçu pour une économie fossile et de plus en plus difficile à justifier dans un système décarboné.
- Le tabou des « vallées noyées » : toute évocation de nouveaux réservoirs hydrauliques suscite des réactions émotionnelles, au détriment d’un débat rationnel.

C’est précisément pour dépasser ces blocages qu’est né l’Institut TerraWater, avec pour ambition de remettre au centre une approche scientifique et industrielle. L’Institut élabore un « optimal technique » du système énergétique — un scénario de référence neutre à partir duquel citoyens et décideurs peuvent arbitrer entre décarbonation, souveraineté, coûts et biodiversité.

Pourquoi privilégier les technologies éprouvées ?

L’approche de TerraWater repose sur un principe clair : les technologies nécessaires à la neutralité carbone existent déjà. Miser sur des innovations encore incertaines serait un pari risqué pour la sécurité d’approvisionnement.
Les analyses de l’Institut s’articulent autour de cinq dimensions :

1. Enjeux environnementaux et climatiques
2. Solidarité et accessibilité économique
3. Souveraineté énergétique
4. Préoccupation énergétique (effort citoyen pour gérer son approvisionnement)
5. Fiabilité industrielle

Dans ce cadre, la France dispose de deux atouts structurels : le nucléaire et l’hydroélectricité — deux filières pilotables, décarbonées, aux performances bien documentées.

Une vision à horizon 2100 : pourquoi penser aussi loin ?

La plupart des prospectives énergétiques s’arrêtent à 2050. TerraWater va plus loin, en structurant sa trajectoire en trois étapes :

https://canva.link/0tsqljipuuwku07


À terme, la part de l’électricité dans la consommation énergétique finale pourrait passer de 25 % aujourd’hui à plus de 80 %, rendant indispensable une électrification massive des usages (mobilité, chaleur, industrie).

« Les décisions d’investissement prises aujourd’hui structurent notre avenir pour les sept prochaines décennies. », Myrto Tripathi


Les STEP : la charnière du système électrique de demain

Dans un système massivement électrifié, les stations de transfert d’énergie par pompage (STEP) jouent un rôle central. Leur fonctionnement repose sur un principe simple : deux réservoirs à des altitudes différentes permettent de stocker l’énergie en pompant l’eau vers le haut lors des excédents de production, puis de la turbiner lors des pics de consommation.

Les atouts des STEP :
- Rendement élevé : entre 70 % et 85 %, parmi les meilleurs pour un système de stockage à grande échelle
- Longévité exceptionnelle et faible dépendance aux matières premières critiques
- Inertie mécanique : les machines tournantes synchrones contribuent à stabiliser la fréquence du réseau et à prévenir les ruptures de service

Dans le scénario de TerraWater, la capacité de stockage hydraulique devrait atteindre plusieurs dizaines de milliers de GWh, contre environ 80 GWh aujourd’hui — soit une multiplication par cent des capacités actuelles.

PPE et hydroélectricité : des ambitions très en deçà des besoins

La PPE3 prévoit une augmentation de 2,8 GW de capacités hydroélectriques, dont 1,7 GW de nouvelles STEP d’ici 2035. Pour TerraWater, ces objectifs sont nettement insuffisants.
L’Institut préconise le développement d’environ 30 GW supplémentaires, afin d’atteindre une capacité de stockage de l’ordre du TWh — condition nécessaire pour assurer la flexibilité du futur système énergétique.

« Si nous nous contentons des hausses marginales prévues par la PPE, nous perdrons des années précieuses. »

Quels freins au développement de nouveaux projets hydrauliques ?

Un blocage juridique avec Bruxelles

La France est engagée depuis une quinzaine d’années dans un contentieux avec la Commission européenne sur deux points :
- La direction de la concurrence estime que la concentration des barrages chez EDF constitue une position dominante susceptible de fausser le marché.
- La direction du marché intérieur exige la mise en concurrence des concessions hydroélectriques arrivées à échéance.

Dans certains scénarios, EDF pourrait même être empêchée de candidater à la reprise de ses propres ouvrages. Or, les barrages français constituent un actif triplement stratégique : énergétique, économique et hydrique.

Un blocage social et politique
Le traumatisme des grands barrages du siècle dernier reste présent dans l’imaginaire collectif, même s’il s’est estompé dans les mémoires. S’y ajoute une réglementation restrictive : les zones protégées (parcs nationaux, sites Natura 2000) couvrent une large part des massifs montagneux où se concentre le potentiel hydraulique.
TerraWater s’impose une règle claire : aucun nouveau réservoir dans les zones sensibles. Mais l’Institut considère que des rehausses de réservoirs existants peuvent être envisagées lorsque l’impact reste négligeable au regard de la superficie protégée.

« Il faut retrouver le courage de dire les choses, d’évaluer les alternatives, de comprendre la portée réelle des avantages comme des inconvénients — et pour tout cela, réouvrir la conversation. »

Loi Battistel-Bolo (2026) : une sortie du statu quo, mais à quel prix ?

Adoptée début 2026, cette proposition de loi supprime le régime de concession pour les installations hydroélectriques de plus de 4,5 MW, remplacé par un régime d’autorisation assorti d’un droit d’exploitation de 70 ans. L’État demeure l’unique propriétaire des ouvrages.
L’article 12, particulièrement débattu, prévoit la mise à disposition de 40 % de la capacité hydroélectrique nationale (soit environ 6 GW) à des acteurs tiers via des enchères organisées par la CRE sur dix ans, avec un prix de réserve basé sur les coûts de production.

Les réserves de TerraWater
Myrto Tripathi reconnaît que la loi permet de sortir du statu quo, mais exprime plusieurs inquiétudes :
- Fragilité juridique : le passage au régime d’autorisation pourrait être contesté devant la CJUE comme une attribution de droits sans mise en concurrence réelle.
- Durée de 70 ans : cette période couvre précisément la transition énergétique. Confier la gestion d’actifs stratégiques à des opérateurs privés pour une telle durée revient à amputer la souveraineté de l’État sur des infrastructures clés.
- Risque de stagnation : le dispositif pourrait se concentrer sur la préservation du parc existant, au détriment du développement de nouvelles STEP.

L’Institut aurait préféré une solution maintenant les barrages dans le giron public — notamment via le rachat par l’État des actifs hydroélectriques d’Engie (la SHEM) — afin d’aligner les décisions d’investissement sur l’intérêt national à long terme.

À retenir : cinq ans pour prendre les décisions structurantes

Pour Myrto Tripathi, le message est clair : toutes les décisions fondamentales sur le socle hydro-nucléaire doivent être actées dans les cinq prochaines années. Passé ce délai, la France risque de s’enfermer dans des trajectoires de dépendance énergétique et de manquer une étape clé de la transition.

« Les décisions prises aujourd’hui structurent le pays pour plusieurs décennies. Si nous ne lançons pas dès maintenant les investissements nécessaires, notamment dans le stockage hydraulique, nous risquons de manquer une étape clé de la transition. »


Myrto Tripathi est directrice générale de l’Institut TerraWater, think tank dédié à une approche scientifique et industrielle de la transition énergétique.


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