Outre un ralentissement de sa demande en matières recyclées, la Chine se montre de plus en plus exigeante vis-à-vis des exportateurs et commence à se tourner vers son marché intérieur. Dans ce contexte, Francis Veys, directeur général du BIR, se veut rassurant. « Le marché chinois est de plus en plus mature : il tourne depuis dix ans et, aujourd'hui, il existe une règle du jeu, tant au niveau des réglementations que des choix des matières : nous sommes passés d'un marché de volume à un marché de qualité, et c'est vrai pour toutes les matières. »
La France exporte en Chine principalement du papier-carton, des métaux non ferreux et des plastiques. En 2010, cette destination représente 20 % des exportations françaises de fibres recyclées de papier-carton (PCR). Elles sont utilisées pour la fabrication des emballages de produits manufacturés « made in China » qui inondent le marché français où ils sont collectés et recyclés, puis renvoyés en Chine, dans des cargos qui, à défaut, repartiraient à vide.
L'importance de la part des exportations vers la Chine s'explique par le rétrécissement du marché français et européen : en 2011, plus de 7 millions de tonnes de fibres ont été recyclées et seulement 5,5 millions ont été consommées. « Aujourd'hui, 30 % de nos exportations sont destinées à l'Asie, dont 80 % en Chine, principalement du papier pour ondulé (PPO) et 20 % de qualités diverses, ainsi que des plastiques recyclés par Paprec. La Chine joue un rôle de régulateur du marché européen », explique Antonio Monteiro, ancien directeur-général de Paprec, qui a initié la stratégie du groupe en Chine. Même constat pour les métaux non ferreux et les plastiques. Quelle que soit la matière, c'est donc la Chine qui donne le la. En 2008, la simple diminution de la demande chinoise a provoqué un véritable effondrement des prix sur le marché français. À l'inverse, en 2011, elle a provoqué des valeurs records. Mais la capacité de maintenir ou développer ses ventes en Chine dépendra de la qualité de la marchandise qu'on y exporte.
Un marché peu accessible
Peu d'entreprises ont les reins assez solides pour commercer avec la Chine. Sur 1 000 adhérents du BIR, 200 exportent en Chine. Pour vendre auprès des grands groupes chinois, Paprec fait appel à des négociants exclusifs en Europe : ACN pour Nine Dragons Paper et Mark Lindon pour Lee&Man. Parallèlement, le groupe dispose d'autorisations pour vendre en direct des PCR et du plastique à destination des PME chinoises. Dans ce cas, l'entreprise se charge de la logistique de A à Z. « Nous prenons des photos avant le chargement de chaque conteneur : à vide, à mi-charge, à plein et un cliché du scellé. Parfois les Chinois envoient des inspecteurs accrédités par le client, explique Antonio Monteiro. Les normes sont vérifiées pour certifier que l'on n'envoie pas de déchets… sinon les conteneurs retournent en Europe aux frais de l'entreprise. » Et le transport peut s'élever à quelques milliers d'euros par conteneur. Le retour à l'expéditeur peut, en outre, s'accompagner de la perte de la licence d'exploitation pour celui-ci.
Le risque n'est donc pas pris à la légère. Les recycleurs français de métaux non ferreux, qui représentent en volume une part infime des importations chinoises (broyés, cuivre et cuivreux...), préfèrent passer par des négociants européens pour ces mêmes raisons : « Ce sont ainsi les traders qui prennent le risque de la logistique, de la réception et du financement. À l'exception d'Ecore, qui possède au moins un chantier à Ningbo, la plupart des exportateurs n'ont pas leur propre chantier de collecte, de tri et de préparation sur place », explique Marc Natan, ancien président de la division des métaux non ferreux et ambassadeur du BIR. Un secteur qui doit aussi faire face aux vols de conteneurs, dont seraient victimes environ 10 % des adhérents du BIR, d'après une enquête lancée à la suite d'effractions relevées à Hong Kong.
Le marché des plastiques passe généralement par des négociants basés près des ports de Belgique ou de Hollande, qui centralisent les achats, confirme Albert Azoubel, président de la branche plastique de Federec.
Les contraintes réglementaires sont de plus en plus importantes afin d'éviter les fraudes d'importations et de lutter contre la corruption. Les contrôles des importations de recyclables et matières recyclées sont très stricts et les fournisseurs étrangers doivent avoir les bonnes attestations. En 2011, les douanes chinoises auraient découvert 1 121 cas d'importation illégale de déchets solides, dont 10 400 tonnes de déchets métalliques, 16 000 tonnes de déchets plastiques et 250 500 tonnes de déchets divers.
Côté équipementiers, peu ont l'expérience de Frédéric Malin, président du fabricant de presses Copex, présent en Chine depuis 1994 : « Au début, nous avions recours à des sociétés intermédiaires. Aujourd'hui, nous avons notre propre bureau de représentation à Pékin, car lorsqu'un appel d'offres chinois est lancé, c'est déjà joué. » Près de 70 % de la production de la société sont exportés et la Chine représente 15 % de son chiffre d'affaires (15 millions d'euros) variable selon les années. L'entreprise est affiliée à la Camu (China Association of Metal Scrap Utilisation). Pour bénéficier d'un niveau d'informations critique, Frédéric Malin y soigne ses contacts (à haut niveau) depuis vingt ans : « La CAMU conseille et labellise les nouveaux chantiers de ferraille en favorisant autant que possible les équipements fabriqués localement. Nous passons donc toujours derrière l'offre chinoise. Néanmoins, grâce à des années de présence, nous avons l'information à temps et nous sommes encore à même de justifier techniquement le recours à l'importation d'équipements étrangers. »
Le marché reste peu accessible aux PME. « Nous faisons un peu office de pépite en termes de présence internationale », confirme Florence Aliberti, responsable commu-nication de Pellenc ST. La so-ciété, qui réalise 75 % de son chiffre d'affaires à l'export, vend en Chine depuis trois ans des machines de tri optique. Au début destinées aux usines de recyclage des emballages, carton-papier et déchets électriques et électroniques, ces machines sont aujourd'hui prisées par les centres de tri. L'entreprise a ouvert une filiale en Asie, à Hong Kong, qui opère avec des agents à Pékin et Shanghai…
Le vent tourne sur le marché chinois
Parallèlement, elle prospecte directement auprès d'exploitants qui ont des usines de recyclage dans les grandes villes. Elle espère ainsi pro-fiter d'un marché naissant, puisque les Chinois vont de plus en plus collecter et recycler leurs propres déchets, en particulier les plastiques. Car le vent tourne bel et bien sur le marché chinois. Mais qui en profitera ? Les Chinois n'ont pas encore de système de collecte intégré à la filière du recyclage, notamment pour le papier-carton. Or, la production locale de déchets à recycler va augmenter : les Chinois ne consomment que 45 kg de papiers-cartons par habitant et par an, contre 167,2 kg pour les Français. « Depuis longtemps, les chiffonniers fournissent les déchets recyclables soit aux papetiers, soit à des structures intermédiaires qui les reconditionnent en balles et les donnent aux papetiers, mais le système n'est pas mature. Le recyclage a toujours existé en Chine. Aux méthodes manuelles, du fait d'une main-d'œuvre excédentaire, sont aujourd'hui préférées les méthodes industrielles. Le marché évolue avec une amélioration des outils, la fermeture de milliers de petites papeteries et la création de nouvelles usines qui respectent les normes environnementales. Nous allons donc passer par des partenariats locaux pour aider les papeteries locales à collecter les déchets locaux, mais aussi avec les collectivités régionales pour construire des centres de tri », explique Marc-Antoine Belthé, directeur de Veolia Propreté France Recycling, dont 8 % des volumes sont réalisés par les exportations en Chine (surtout des fibres brunes de PCR).
Prochainement, la Chine se tournera vers son immense marché intérieur pour mieux appréhender une exposition trop forte aux marchés internationaux : « C'est frustrant. On pensait “le marché du recyclage va exploser” et quand il arrive à maturité, il est pour les Chinois. Ce sont eux qui prennent la part du gâteau », témoigne Frédéric Malin, à qui l'expérience chinoise permet toutefois d'étendre sa zone de prospection à l'Asie du Sud-Est (Malaisie, Vietnam, Indonésie). En attendant, il recherche un partenariat local qui profitera de ce retournement des autorités vers le marché local. « Nous pouvons rester dans le jeu sur le volet de la conception, mais plus sur celui de la production. L'écart du coût de la main-d'œuvre – les machines sont produites en France – et le prix du transport – chaque machine pèse plusieurs centaines de tonnes – ne nous rendent guère compétitifs. La Chine achète moins, mais elle n'est pas en crise. Elle a simplement modifié son mode d'achat », conclut-il. Auquel les acteurs français vont donc devoir s'adapter.