On ne dit plus matières recyclées ou secondaires, mais nouvelles matières premières, non pas décharge, mais centre de stockage. Pour Delphine Levi Alvares, chargée de mission au Centre national d'information indépendante sur les déchets (Cniid), la nuance frise parfois le greenwashing : « Ce glissement du vocabulaire peut tromper le grand public et même pousser des élus à soutenir des bioréacteurs, pensant qu'il s'agit d'une décharge écologique. » L'association a édité un Dictionnaire des gros mots qu'elle tient à disposition des acteurs du recyclage sur son site Internet. Les Français vont devoir s'habituer à ce nouveau vocabulaire : « Sur l'exigence de valorisation de la filière, il existe un consensus entre les pouvoirs publics et la profession (...) Leur relation a évolué : dans les années 90, la profession était tirée par les réglementations européenne et française. Aujourd'hui, l'initiative vient des industriels. Ils créent un secteur à haute valeur ajoutée et sont prêts à payer pour cela ! », constate Jérôme Betton, ingénieur filière REP et recyclage de l'Ademe. Cette volonté commune s'illustre dans la promotion des métiers du recyclage par l'Ademe et Federec, en réalisant le portail www.federec. org destiné aux professionnels et en co-organisant le Printemps du recyclage, opération séduction pédagogique à destination des étudiants.
Dans les coulisses des négociations
Pour parvenir à ce consensus, professionnels et pouvoirs publics dialoguent lors de rencontres collectives, au salon Pollutec, au Forum matières premières ou encore au colloque Filières et recyclage. Mais pour passer des tables rondes aux couloirs de l'Assemblée nationale, les quelque 2000 entreprises du recyclage et de la valorisation sont majoritairement représentées par leur fédération professionnelle : Federec. En 2012, la fédération a participé à plus de 25 commissions nationales consultatives, 2 commissions parlementaires, a déposé 2 recours au Conseil d'État sur la sortie du statut de déchet, ainsi que 2 saisines à l'Autorité de la concurrence… Le but : être partout !
Le Grenelle de l'environnement a joué un rôle considérable dans cette relation : « Au départ, les organisations professionnelles comme Federec et la Fnade (Fédération des métiers de la dépollution et de l'environnement), n'étaient pas invitées. Nous avons dû passer par la CGPME afin de porter notre voix. C'était nouveau dans notre logique de représentativité. Puis, nous avons été reçus en notre nom et nous avons dû nous organiser », témoigne Igor Bilimoff, directeur général de Federec. Aujourd'hui, la fédération définit des objectifs « d'influence » à trois ans. Pour peser davantage dans les négociations, l'organisation se professionnalise : elle vérifie la qualité de ses adhérents, fait certifier la structure de l'activité de lobbying et d'influence et soigne son fonctionnement interne afin de faire des propositions acceptables pour l'ensemble de la profession. La profession ne manque par d'arguments de négociation : un chiffre d'affaires de 12,4 millions d'euros, être suceptible de créer des emplois (+1 % en 2012) non dé-localisables. « La Fédération, au moment de sa création en 1945, était sous l'égide du ministère de l'Industrie. Dans les années 80-90, les décisions en matière de réglementation environnementale ont placé Federec sous l'égide du ministère de l'Environnement. Aujourd'hui, en tant que producteur de matières premières, créateur de croissance et d'emplois, nous souhaitons rappeler au ministère du Redressement productif notre dimension industrielle », avance Igor Bilimoff. L'argumentaire s'est adapté aux priorités des interlocuteurs et l'emploi a succédé à l'écologie. Pour Patrick Poincelet, président de la branche des recycleurs du CNPA, ce changement a été déterminant : « Ce n'est pas le Grenelle, c'est la problématique de l'emploi qui a relancé le dialogue avec l'État. »
Une convergence d'intérêts
Alliés et adversaires alternent au gré des sujets. L'enjeu des sites illégaux a bénéficié d'une convergence d'intérêts exceptionnelle : « Pour que l'État s'y intéresse, nous avons mis en avant les avantages économiques, écologiques et sociaux du réemploi et la nécessité de protéger la matière première. Constructeurs, broyeurs et recycleurs ont fait front commun, car l'enjeu, c'était la matière ! C'est la première fois en trente ans que trois ministres se positionnent contre les sites illégaux. Mais cette victoire est plus à mettre sur le dos des opportunités que du lobbying. Les métiers du recyclage ne pèsent pas lourd face à l'industrie automobile », relativise Patrick Poincelet. Résultat : sur 80 % de l'Hexagone, les professionnels bénéficient du soutien de la gendarmerie, du fisc et des douanes. Et d'autres déchets ont rejoint les VHU (DEEE, câbles, conteneurs…).
Le recyclage ne risque-t-il pas de devenir toutefois victime de son succès ? Les commissions se multiplient, les acteurs portent plusieurs casquettes… Par exemple, depuis la réactivation du Conseil national des déchets (CND) par le sénateur du Lot, Gérard Miquel, la concertation s'effectue « au pas de charge ! », témoigne Vincent Le Blan, délégué général de la Fnade et vice-président d'Amorce : « Six groupes de travail ont été formés (sur les financements, les filières REP, les modes de traitement futurs, l'économie circulaire…), avec quatre réunions par groupe, une plénière en juillet pour rassembler les travaux qui seront présentés en septembre, lors de la conférence environnementale. Avec Federec, nous nous répartissons parfois le travail au sein des commissions afin d'assurer la représentation du secteur. » Mais au-delà des réunions, Gérard Miquel, qui avait déjà connu « le lobby des incinérateurs » dans le passé, reçoit chaque partie prenante individuellement. Sa technique d'arbitrage ? Le rassemblement. « Il n'y a pas de contradiction entre les intérêts économiques de l'industrie et ceux du citoyen : nous n'avons pas assez de matières premières, il faut donc en créer en recyclant nos déchets. C'est là l'enjeu pour répondre aux besoins des générations futures. » En attendant, un nouvel acteur voit le jour : l'Institut de l'économie circulaire. Conçu comme un think tank qui pourrait rassembler professionnels et experts avec une vision à long terme, il deviendrait un excellent outil… de lobbying.