Dans le jargon fleuri des jardiniers, on les appelle des « nurseries ». C'est là, à l'abri des regards indiscrets et souvent loin des centres-villes, que de jeunes pousses sont mises en pots et élevées à la dure avant d'affronter la vie urbaine. Dès les beaux jours, elles investissent les massifs communaux, les parcs et jardins, mais aussi les ronds-points et abords de bâtiments publics. Les serres remplissent également une fonction moins connue : les milliers de plantes qui en sortent chaque année (entre 100 000 et 500 000 dans les moyennes et grandes villes, le record étant à Paris) servent de décors à des manifestations officielles (vœux du maire) et sont prêtées à des associations locales.
Plus la vie locale est riche et féconde, plus les serres sont sollicitées. Des cités festivalières comme Cannes (Alpes-Maritimes) ou La Rochelle (Charente-Maritime ) ont ainsi des besoins spécifiques. Les villes les plus touristiques aussi : pour les couvrir (3 millions de fleurs par an), la Ville de Paris dispose d'un centre horticole géant délocalisé à Rungis et entièrement mécanisé.
De tels moyens ne sont pas à la portée de tous. Dans les petites communes, les serres n'en restent pas moins un équipement important. « C'est un outil structurant pour le service, confirme Sébastien Lelièvre, responsable espaces verts à Nègrepelisse, une commune du Tarn-et-Garonne fraîchement équipée. L'hiver, peu de monde y travaille, mais son toit protège les semis et boutures. Dès les beaux jours, la culture sous serre permet de gagner un bon mois sur le fleurissement de la ville. Le lieu sert aussi à stocker du matériel et de support à des actions pour les scolaires. »
Trait commun à la plupart des villes : le coût de fonctionnement de ces équipements souvent vétustes les amène à peser le pour et le contre d'un maintien en interne de la production. Certaines font le choix de l'externaliser, en s'approvisionnant auprès d'horticulteurs privés. Mais la raréfaction de ces professionnels, tout comme la nécessité de conserver une forte diversité variétale et de garder la main sur le calendrier des plantations, en conduit un plus grand nombre à assumer directement cette production florale. Pour autant, l'objectif de 100 % d'autoproduction n'est que rarement atteint. Deux exemples : à Meudon, il l'est presque, alors qu'à Arras, les serres couvrent la moitié des besoins, le reste étant acheté.
Le maître mot dans les serres est organisation. En moyenne, de trois à vingt agents y exercent. Plus, en renfort, des saisonniers et apprentis. « Ce personnel est très polyvalent. Leur travail est rythmé par les saisons. Tout est préparé avec plusieurs mois d'avance », commente Christophe Cournil, responsable espaces verts de Loon-Plage (Nord). L'espace y est divisé suivant des principes de gestion climatique. À l'intérieur, une galerie de travail distribue trois types d'espaces. Une serre froide (10-12 °C) accueille les pieds mère, plantes grasses et vivaces en début de culture. Très prisés, ces vivaces renouvellent les styles de fleu ris-sement urbain. Peu gourmandes en eau, elles peuvent être déterrées, puis repiquées d'une année sur l'autre. Nombre de villes tentent ainsi de réduire leur production de plantes annuelles (bégonias, sauges, pétunias) et bisannuelles (pensées, myosotis, primevères) pour accroître celle de vivaces. Leur proportion atteint en moyenne entre 5 et 10 %. « Nous voulons qu'elle atteigne 50 % de notre production annuelle », ambitionne pour sa part Christophe Cournil. Second compartiment, la serre tempérée (12-18 °C). Elle sert à la production de plantes à massifs. Quant à la serre à multiplication (18-26 °C), elle favorise la germination et est réservée aux semis et boutures. À cela peut s'ajouter une serre chaude (18-20 °C), pour les plantes destinées aux intérieurs de bâtiments municipaux. Le tout s'articule généralement avec des tunnels (ou « chapelles ») reconnaissables à leurs toits en plastique (ceux des serres sont en verre), une ombrière pour le stockage estival des plantes vertes, voire une orangerie pour l'hivernage des ficus et palmiers, des bureaux et ateliers, etc. « Même si les besoins des villes sont souvent les mêmes, chaque serre est différente », résume Benoît Paitreault, co gérant de Physalid, un bureau d'études spécialisé dans l'aménagement de serres. Pour optimiser l'espace, des tablettes de culture semi-roulantes existent. « Mais comme elles sont chères, leur usage est souvent limité aux serres chaudes et à multiplication », ajoute Benoît Paitreault.
En termes d'ergonomie de travail, des efforts sont faits pour réduire la manutention et le port de charges lourdes. Le confort passe aussi par le sol. À Thouars (Deux-Sèvres), les nouvelles serres sont pourvues d'un sol bitumeux qui réduit les déplacements de poussières et la stagnation des eaux d'arrosage. En outre, le développement de la protection biologique intégrée (PBI), dont le but est de supprimer l'usage des produits phytosanitaires au profit d'auxiliaires naturels (comme les coccinelles), réduit l'exposition des travailleurs aux produits nocifs. L'aération est aussi un point clé. Tout comme les écrans d'ombrage qui, à Clermont-Ferrand par exemple, font office de voile thermique durant l'hiver. L'arrosage et le chauffage restent les deux principaux défis techniques. « À Nègrepelisse, l'eau provient d'un forage proche de la serre », confie Sébastien Lelièvre. En complément, la collecte des eaux pluviales, via des cuves reliées à des pompes d'arrosage automatiques, tend à se généraliser. Ce qui permet d'arroser à moindre coût. À La Rochelle, elle est captée depuis les toitures. Celle des arrosages est aussi récupérée et réinjectée dans le circuit. D'autres serres les font ruisseler vers des coins de terres où s'épanouissent les auxiliaires. Les systèmes automatisés en goutte-à-goutte ont aussi le vent en poupe. « Malgré le prix de ces équipements, les villes savent que cela vaut le coup de s'en équiper. Pour réduire les consommations d'eau et d'énergie, le pilotage assisté par un ordinateur couplé à des sondes est efficace. Les chaudières sont souvent imposantes et tournent au gaz. Mais la tendance est au recours à la biomasse », observe Benoît Paitreault. Des chaudières au bois équipent ainsi les serres de La Rochelle, Pornichet (Loire-Atlantique) et Saint-Brieuc (Côtes-d'Armor). À Amiens (Somme), elles sont couplées à deux chaudières au gaz qui les secondent si besoin. Les pompes à chaleur et puits canadiens se taillent une place : les serres des communes de Lucé (Eure-et-Loir) et Millau (Aveyron) en sont dotées. « À Brive-la-Gaillarde, nous chauffons nos serres grâce à la vapeur produite par l'incinération des déchets ménagers dans une unité à proximité », conclut Étienne Patier, l'adjoint au maire de Brive (Corrèze) chargé des espaces verts. l