Des villes qui auparavant se tournaient le dos vont devoir s'entendre, se concerter avant de voter pour de nouveaux équipements… Elles n'auront par exemple plus la main à terme sur leur PLU, qui devra être élaboré entre voisins. « L'objectif est noble : casser la logique des égoïsmes territoriaux et créer une plus grande égalité entre les habitants des territoires riches et des territoires pauvres », espère l'élu. Avec une petite troupe de collègues franciliens, il a travaillé sur le projet métropolitain pour lui redonner un élan que le Sénat avait ralenti. Le gouvernement a ensuite repris la main et la loi Maptam a accouché d'un établissement public unique en son genre. La métropole regroupe les communes de Paris, des trois départements de la petite couronne (Hauts-de-Seine, Seine-Saint-Denis, Val-de-Marne) et plusieurs communes de la grande. Soit 131 villes réparties sur douze « territoires » : de T1 (Paris) à T12 (Val de Bièvre-Seine amont-Grand Orly) (Cf. p. 27). Entre l'avant et l'après, il n'y a pas photo : les blocs sont plus cohérents, d'un seul tenant, sans enclaves. Chaque territoire pèse au moins 300 000 habitants, là où d'anciennes intercos tournaient entre 30 000 et 50 000.
Voilà pour la petite histoire, en vous épargnant les prémices de planification remontant à 1965, date du premier schéma directeur d'aménagement de la région parisienne. Et le vaudeville permanent que représente le ménage à trois entre un État au volontarisme sans faille, se taillant des enclaves de pouvoir au travers d'opérations d'intérêt national (OIN de la Défense, Marne-la-Vallée…), une Région jusque-là prudente et des Départements fiers-à-bras, mais qui ont failli disparaître. Sans oublier la Ville de Paris qui prétend au leadership et craint la concurrence d'une métropole marquée à droite. Pour comprendre cette guéguerre, il faut lire et relire le regretté urbaniste Marc Wiel qui, dans son livre sur le Grand Paris, comparait sa construction à « une partie d'échecs où personne ne veut perdre1 ».
Dépasser les diversités idéologiques et territoriales prendra du temps. « La loi a fixé des échéances, nous n'en avons plus à perdre », presse Patrice Becu, directeur adjoint de la mission de préfiguration de la MGP. Cette structure est constituée d'agents prêtés par les collectivités et l'État pour préparer le terrain. Jusqu'en juin, après les choses sont censées marcher d'elles-mêmes. Avec un siège et du personnel propre. Pour l'heure, la métropole est à l'état d'embryon politique et budgétaire.
Le premier conseil métropolitain se réunira fin janvier pour élire son président, voter son budget (réduit la première année), a priori à 65 millions d'euros. « Les 131 communes doivent élire les conseillers pour les y représenter. À raison d'un, deux ou trois pour chacune d'entre elles, selon son poids démographique. Paris en compte 62. Début décembre, aucune ne l'avait encore fait. Oui, les choses pressent ! Nous accompagnons les élus et rassurons leurs directions techniques qui redoutent que leurs projets tombent à l'eau du fait des transferts de compétences prévus », constate Patrice Becu.
Pas de panique : ces transferts débutent mollement. « Chantier immédiat : les plans climat-air-énergie que la métropole et les territoires doivent adopter », prévient Nicolas Rolland, chargé de mission à la mission de préfiguration. Ce plan-là ne sera plus communal. Quid de ceux qui existent déjà ? « Il reste valable jusqu'à ce que le territoire qui les chapeaute adopte le sien. » La montée en puissance se fera en 2017, avec la reprise par la métropole de compétences de planification, dans le logement et l'aménagement. Il faudra notamment élaborer le schéma de cohérence territoriale (Scot). Et plancher sur la valorisation du patrimoine naturel et paysager. En 2018, second transfert : la MGP se verra confier les rênes de la gestion des ouvrages hydrauliques, de la maîtrise de l'urbanisation dans les zones exposées aux inondations, de la gestion intégrée des cours d'eau et de la sensibilisation des élus et de la population. Un gros morceau. D'ici là, elle peut endosser d'autres responsabilités et mener des actions dans le domaine de l'efficacité énergétique des bâtiments et de la maîtrise de la demande en énergie. Un aperçu en est donné dans un document de diagnostic2 , base au travail collectif qui conduira à l'élaboration d'un projet métropolitain partagé par les élus et les habitants. Il y est question des complémentarités à trouver entre MGP et Région. En matière d'environnement, les collectivités vont se retrouver avec des compétences de planification et d'observation. « Il faudra veiller à se coordonner, conseille Daniel Guiraud, maire des Lilas, vice-président du syndicat mixte d'études Paris Métropole. Et ne pas réinventer l'eau tiède. Pas besoin de matière grise en plus, il faut juste la faire mieux travailler. » Comment ? Par exemple en créant un réseau de conseil en énergie à l'échelon métropolitain. « C'est réalisable en s'appuyant sur les agences locales de l'énergie et du climat (Alec) existantes. »
Partir de l'existant, reproduire ce qui marche bien : la métropole cristallise des espoirs de passage à l'acte. « Elle va redonner du nerf à des dossiers environnementaux plombés par un manque de moyens », compte Daniel Breuiller, maire d'Arcueil et vice-président de Paris Métropole. Il voit en elle un stratège ancré dans la proximité. Facilitatrice, innovante, « elle s'attaquera aux causes, non aux conséquences de la pollution ». Un vœu pieux ? « Pas forcément si elle parvient à concilier les approches macro et micro », répond Patrice Becu. Prenons la qualité de l'air, « pertinente à traiter à l'échelon métropolitain ». Il y a aussi un besoin de réalisations concrètes, au niveau du quartier, voire de l'îlot. « Métropole et territoires pourront y être maîtres d'ouvrage d'opérations ciblées mais délicates à financer, ajoute-t-il. Un fonds de financement de la transition énergétique est évoqué. Les forces vont converger vers l'environnement car le sujet fait consensus. Cela se concrétisera par des actions de renforcement des continuités écologiques entre deux territoires, d'amélioration de la gestion de parcs automobiles de collectivités qu'il est possible de mutualiser ou de création de zones de circulation restreinte. » Trop épars, les dispositifs d'aide à l'isolation thermique gagneraient à être harmonisés. « Inspirons-nous de ce que font d'autres territoires comme la communauté urbaine de Dunkerque, qui harmonise ses pratiques d'information, au lieu que chaque commune lance dans son coin un dispositif ou sa plaquette », glisse Nicolas Rolland. Pour Alexis Bachelay, « le Grand Paris réactive des sujets qui n'ont pas lieu d'être cantonnés à une commune. Il est temps, nous avons du retard en la matière. Le Grand Londres date de 1963 ! »
La valeur ajoutée de la métropole se joue dans des domaines pénalisés par la dilution des intérêts à agir. Exemple : la logistique. Reléguée hors des villes, elle cherche à se réinstaller en zone dense, à éviter une dispersion qui n'est pas sans impact environnemen-tal. Or, le bon niveau sera la métropole car sans cohérence entre communes, rien n'avance. Un plan métropolitain de la logistique durable est donc en vue. Autre secteur miné par le manque de recul, les réseaux d'énergie. Sans cohésion, difficile d'évaluer leur potentiel de densification, d'extension, d'interconnexion. « Le soin confié à la MGP de réaliser un schéma directeur des réseaux de distribution d'électricité, de gaz, de chaleur et de froid est une bonne nouvelle », souligne Jacques J.-P. Martin, maire de Nogent-sur-Marne. Le Sipperec, établissement public qu'il préside et qui accompagne des collectivités franciliennes sur des infrastructures d'énergie, n'a rien à craindre de la métropole, « plutôt tout à y gagner ». La rationalisation va par contre impacter le service de collecte des déchets ménagers, quand de petits syndicats sont à cheval sur deux territoires. « Nous voyons avec les communes concernées comment y maintenir un service public de collecte », rassure Patrice Becu.
Chez d'autres opérateurs, nul Big Bang en vue. Mais des tracasseries administratives. Au Syndicat des eaux d'Île-de-France (Sedif), le directeur général des services Philippe Knusmann explique qu'il a milité pour qu'« on ne touche pas aux outils qui marchent ». La représentativité de la métropole au sein du Sedif déclenche malgré tout un petit raz-de-marée interne : « Nous repartons de zéro, avec des formalités, éventuellement des modifications de périmètres selon ce que décideront les territoires. Là où il y a du morcellement en grande couronne, de petits syndicats d'eau ont intérêt à s'unir. » Airparif et Bruitparif sont aussi dans le viseur. La MGP y adhérera certainement et voudra les consolider. « Fragilisé par une baisse de subventions, Airparif en a bien besoin. C'est un formidable outil, utile aux élus car sans mesure, pas d'action », illustre Daniel Breuiller. Reste que, pour que la métropole ne ressemble pas à une coquille vide à laquelle personne ne comprend rien, il faudra des trésors de pédagogie. « En lien avec la Commission nationale du débat public, il faut taper fort. Organiser une concertation centrée sur le climat et l'aménagement », suggère Jacques J.-P. Martin. Enfin, le Grand Paris ne se limite pas aux frontières de la métropole et doit parler aux territoires voisins. « Dans l'Ouest francilien, soit les élus sont résignés dans l'attente de savoir à quelle sauce ils seront mangés, soit ils as sument et se regroupent pour exister face au Grand Paris », signale Tanguy Le Goff, chercheur à l'Institut d'aménagement et d'urbanisme d'Île-de-France (IAU IDF). Une chose est sûre, la foire d'empoigne est moins virulente, mais pas vraiment finie. l