1. QUELLE ÉNERGIE POUR QUEL USAGE ?
Un investissement dans les énergies renouvelables ne s'engage pas à la légère. Si les projets de chaufferies et de cogénération à partir de biomasse répondent à un vrai besoin de chaleur, le photovoltaïque vise surtout à valoriser un patrimoine immobilier.
Se mettre aux énergies renouvelables : oui, mais laquelle, et pourquoi faire ? Tout dépend des besoins. Car les investissements dans le photovoltaïque et dans la chaleur renouvelable obéissent à des enjeux très différents. Seuls les industriels ayant de gros besoins de chaleur s'intéressent à la biomasse, tandis que l'investissement dans le photovoltaïque répond davantage à des préoccupations patrimoniales : « comment rentabiliser mes actifs immobiliers ? » ou « je veux construire ou faire rénover un toit, comment pourrais-je réduire la facture ? » C'est le plus souvent lors d'une construction ou d'une rénovation que la question du photovoltaïque se pose. Ainsi, Airbus a fait recouvrir son bâtiment d'assemblage de l'A350 de 22 000 m2 de membranes photovoltaïques amorphes, pour une puissance de 790 kWc. L'avionneur bénéficie d'une toiture gratuite et l'investisseur, Urbasolar, exploitera la centrale pendant vingt ans.
De son côté, Renault va équiper de 450 000 m2 de panneaux solaires les centres de livraison et d'expédition de cinq usines, déjà certifiées Iso 14001. Cette démarche n'est pas réservée aux groupes industriels, ni aux constructions neuves. Ainsi, la coopérative agricole Socave, dans le Périgord, spécialisée dans les fraises, a rénové sa toiture contenant de l'amiante en investissant dans une centrale photovoltaïque de 760 kWc, qui produit depuis septembre 2009.
Côté chaleur, l'industriel opte pour les énergies renouvelables surtout pour s'affranchir des incertitudes sur le coût des ressources fossiles et pour réduire le coût de son énergie. Ainsi, le groupe Bel va diviser par deux le coût de sa vapeur grâce à une centrale de production fonctionnant au bois que fournit et exploite Iddex. « En général, on n'installe pas une centrale à biomasse si le prix de cette énergie est supérieur à celui du fioul ou du gaz », assure Christophe Fievez, directeur des marchés industriels chez Cofely. La biomasse offre surtout une vraie stabilité sur les prix, puisque ceux-ci sont indexés essentiellement sur les transports et les salaires, et non sur le prix des énergies fossiles.
La prise de conscience que le CO2 va devenir un coût entre aussi en ligne de compte, puisque les énergies renouvelables sont considérées comme n'émettant pas de carbone, donc ne sont pas assujetties aux quotas. Résultat : un recours à la biomasse en forte hausse. La communication, enfin, est un argument non négligeable. Beaucoup d'industriels de l'alimentation, la cosmétique ou la pharmacie cherchent à faire évoluer l'image de leur marque et demandent également des engagements environnementaux à leurs sous-traitants. Dans le photovoltaïque aussi, l'image est une forte motivation : Airbus veut faire de l'A350 un avion « vert », et ce n'est pas pour rien que Renault va équiper en priorité le parking de son usine de Cléon, en Seine-Maritime, celle qui produira le moteur de son futur véhicule électrique.
La chaleur renouvelable concerne essentiellement les industries agroalimentaires, les grands manufacturiers, qui doivent chauffer de grands locaux, les papetiers, ainsi que quelques fabricants de tuiles et céramiques et certains chimistes. Si la plupart des projets concernent la biomasse, d'autres exploitent le biogaz, la géothermie (cf. encadré), voire le chauffage solaire. C'est le cas de Toyota qui a choisi pour son site de Valenciennes (59) la technologie de Solar Wall, qui préchauffe l'air extérieur offrant, selon l'opérateur, 25 % d'économies sur le chauffage.
Si l'industriel opte pour la biomasse, le choix se pose entre la chaleur pure ou la cogénération. La chaudière représente un investissement plus limité, exige bien moins de bois et il n'est pas forcément nécessaire de s'adosser à un partenaire. Avec la cogénération, on entre dans une autre échelle, avec des investissements et des risques accrus, mais aussi de meilleurs rendements globaux et une meilleure rentabilité. Ainsi, le fabricant de carton Smurfit Kappa Cellulose du pin est alimenté par la plus grande centrale de cogénération à biomasse française d'une puissance de 63 MWh électriques et 130 MWh thermiques. Cette installation, qui a été retenue dans le cadre de l'appel d'offres CRE 2 il y a quatre ans, a coûté 130 millions d'euros à l'opérateur, Dalkia. « Nous apportons la biomasse, ils nous fournissent la vapeur, environ au même prix qu'auparavant », indique Laurent Sellier, P-DG de Smurfit Kappa Cellulose du pin.
2. FINANCER SON INSTALLATION
Tarifs d'achat de l'électricité, Fonds chaleur, appels d'offres divers... Tout pour s'y retrouver dans les aides aux énergies renouvelables.
Je loue ou j'achète ? La question que se posent des milliers de particuliers pour leur logement est aussi d'actualité pour les industriels qui se lancent dans les énergies renouvelables : ils peuvent financer eux-mêmes l'équipement ou faire appel à un tiers investisseur. Pour la production de chaleur renouvelable, la majorité des industriels optent pour le tiers investisseur. « Nous ne sommes pas des énergéticiens, justifie Laurent Sellier, P-DG de Smurfit Kappa Cellulose du pin. Et nos capacités financières ne sont pas extensibles à l'infini ; les montants en jeu pour une cogénération sont très importants. » Néanmoins, le choix du tiers investisseur n'est pas toujours un long fleuve tranquille. « Il faut se sentir capable de travailler étroitement avec un partenaire : on est marié de force pour vingt ans, souligne-t-il. Il faut beaucoup de bonne volonté des deux côtés. » Dans le photovoltaïque, le choix dépend beaucoup de la taille de l'entreprise : les groupes industriels louent souvent leur toiture, avec la garantie qu'elle sera bien entretenue pendant deux décennies, tandis que les PME préfèrent rester maîtres à bord.
Ainsi, la coopérative agricole Socave a souhaité investir elle-même. « Les offres en location ne nous convenaient pas, notamment parce que les panneaux étaient fabriqués à l'étranger », indique Jean-François Fraysse, président de la Socave. Airbus, au contraire, a fait appel à un tiers investisseur, de même que Renault ou Casino. D'autres fois, une société commune est créée pour exploiter conjointement l'installation. C'est le cas de la société Ciat, à Chautagne en Savoie, qui s'est alliée à Inno Solaire pour créer Fototaic, qui assure le financement, l'installation et l'exploitation de sa centrale. Face à la baisse des tarifs d'achat de l'électricité photovoltaïque (lire encadré), les opérateurs tentent de s'adapter. « Pour l'instant, nous concentrons nos efforts là où nous connaissons les tarifs, donc sur les installations de moins de 100 kWc, indique Antoine Monville, directeur du marché des professionnels et collectivités chez EDF-ENR. Pour les autres, nous allons étudier le nouveau cadre. Seuls les projets intrinsèquement très rentables, concentrés dans les zones de fort ensoleillement, pourront se développer. »
La baisse des aides de l'État affecte fortement le secteur. Ainsi, Airbus n'équipera pas son deuxième bâtiment d'assemblage de l'A350 de panneaux photovoltaïques : il faudrait plus de dix ans pour le rentabiliser, contre cinq à six ans pour le premier. Jean-François Fraysse affirme, quant à lui, qu'il referait le même investissement aujourd'hui, bien que les tarifs soient inférieurs. « Les aides sont réduites, mais le coût des panneaux a aussi chuté », rappelle-t-il.
Pour la chaleur renouvelable, il faut distinguer la chaleur pure de la cogénération. La première bénéficie d'aides à l'investissement dans le cadre du Fonds chaleur de l'Ademe et, ce, quel que soit le type d'installation : solaire, biomasse, chaleur de récupération, géothermie... Le porteur de projet évalue ses besoins et les aides nécessaires, puis s'adresse à l'Ademe en région pour les projets inférieurs à 1000 tonnes d'équivalent pétrole, ou dans le cadre de l'appel à projet BCIAT (biomasse, chaleur, industrie, agriculture et tertiaire) pour des puissances supérieures. La cogénération, quant à elle, est subventionnée via le tarif d'achat de l'électricité, dans le cadre des appels d'offres de la Commission de régulation de l'électricité ( CRE). Dans tous les cas, les projets sont jugés essentiellement sur la qualité du plan d'approvisionnement en biomasse et sur le niveau d'aide nécessaire : moins le porteur de projet demande de subventions, plus il a de chances que son projet soit accepté.
En plus de bénéficier d'une énergie moins chère, l'industriel fait aussi des économies sur ses quotas de CO2. « Notre installation géothermique nous permettra d'économiser 39 000 tonnes de CO2 par an, et notre chaudière à biomasse, plus de 75 000 tonnes, se réjouit Clément Robert, directeur du site de Roquette de Beinheim, en Alsace. Installer des énergies renouvelables, c'est faire un pari sur l'avenir, en prévoyant que le prix des énergies fossiles et de la tonne de carbone va grimper. » De même, Airbus a mis en place une chaudière à biomasse pour son bâtiment d'assemblage de l'A350. Et même s'il a fait appel à un tiers investisseur, c'est l'avionneur qui récupère les quotas de CO2.
Reste un enjeu majeur pour les industriels : convaincre les banques. « Elles sont frileuses, malgré nos subventions, regrette Jean-Christophe Pouet, chef du service bioressources à l'Ademe. Pourtant, lorsque nous aidons un projet, c'est qu'il est solide. Nous ne pouvons pas, en plus, nous porter caution bancaire ! »
3. CHOISIR LE BON PRESTATAIRE
L'industriel qui opte pour des énergies renouvelables s'engage pour au moins vingt ans. Le choix des prestataires, mais aussi des termes du contrat, est donc crucial.
Mieux vaut parier sur la qualité en matière d'énergies renouvelables comme ailleurs. C'est le cas pour les panneaux solaires, pour lesquels la fourchette de prix, très large, reflète des qualités tout aussi variables. « Il existe beaucoup de non-professionnels dans le photovoltaïque », rappelle Patrick Fellous, directeur départemental des entreprises du Crédit coopératif. Jean-François Fraysse, président de la coopérative agricole Socave, a préféré un fabricant de modules français afin de bénéficier d'un bon service après-vente. « Nous avons choisi Tenesol, même si certaines offres venant de Chine étaient un tiers moins chères, indique-t-il. Nous avons ainsi une télémaintenance 24 heures sur 24, avec une garantie de performance des panneaux de 90 % de la puissance initiale au bout de dix ans et 80 % au bout de vingt. » Par ailleurs, avant d'investir dans le photovoltaïque, un prédiagnostic s'impose, pour vérifier que l'orientation et la pente des toits conviennent, mais aussi l'absence d'amiante ainsi que la solidité de la toiture, qui doit supporter le poids des panneaux.
Côté chaleur, un bon diagnostic énergie de l'entreprise est le B.A.BA. Il faut avant tout connaître ses besoins et les moyens de réduire ses consommations, puis bien dimensionner l'installation, sans quoi elle sera trop chère et fonctionnera mal. « L'idéal est d'assurer 50 % de la puissance en biomasse, qui couvre entre 80 et 90 % des besoins », estime Jean-Christophe Pouet, de l'Ademe. Le plus souvent, l'industriel garde l'ancienne chaudière pour faire face aux pics de consommation ou pour assurer sa production lors des arrêts techniques ou pour maintenance.
Le point clé d'une chaudière, et plus encore d'une centrale à cogénération, est le plan d'approvisionnement en biomasse (cf. encadré). Il faut être certain que le fournisseur pourra livrer de grandes quantités de qualité et dans la durée. « Un bon projet, c'est à la fois un procédé de cogénération éprouvé, un opérateur avec une bonne réputation industrielle et un contrat d'approvisionnement sérieux, précisant la qualité, les volumes et la régularité de la fourniture », indique Patrick Fellous.
La préparation de la biomasse est également très importante. « Nous valorisons beaucoup de sous-produits organiques de nos clients, depuis le marc de café jusqu'aux coques de riz en passant par les résidus d'orge de distillerie, les noyaux d'olives ou les rafles de maïs, expose Didier Roux-Dessarps, directeur commercial pour l'industrie et le tertiaire chez Dalkia. Ce sont des produits très différents. Il faut concevoir une solution sur mesure et un traitement en amont. » Lorsque ces déchets sont trop humides, mieux vaut les méthaniser. Certains industriels, comme les aciéries ou les fonderies, produisent plus de chaleur qu'elles n'en ont l'usage (on parle de chaleur fatale). Elles peuvent la vendre à un industriel voisin plutôt que de la dissiper en pure perte. L'intérêt est double : le producteur de chaleur dispose d'un revenu supplémentaire, le consommateur d'une chaleur très économique.
Mais cette situation reste rare : il faut être très proche, car la chaleur se transporte mal, et cela nécessite des accords d'achat et vente entre les deux industriels, parfois complexes juridiquement. L'acheteur doit être certain d'avoir une quantité de vapeur garantie. « Il faut s'approvisionner au juste prix : si on casse les prix, le fournisseur a peu d'intérêt à vendre sa chaleur, et peut changer d'avis, souligne Jean-Christophe Pouet. Et il faut s'engager à long terme, avec des contrats d'au moins cinq ans renouvelables. » L'Ademe subventionne les investissements pour ce type de partage.
« La mutualisation est intéressante, car elle offre des économies d'échelle, constate Didier Roux-Dessarps. Elle permet aussi d'avoir un mix énergétique plus large, donc d'arbitrer en fonction de l'évolution du prix des différentes énergies. Dans la ville de Bâle, en Suisse, nous gérons les installations de production d'énergie que se partagent une vingtaine d'industriels. Mais il existe des réticences : partager crée des contraintes car on mutualise aussi les risques, par exemple la fermeture d'un des contractants. » Bien sûr, si c'est l'opérateur qui finance, c'est lui qui s'engage. « Nous avons prévu une installation à biomasse à Lacq, pour alimenter quatre chimistes, indique Christophe Fievez, directeur des marchés industriels chez Cofely. Nous demandons juste une durée minimale et un seuil de consommation d'énergie, mais nous ne sommes pas à l'abri d'une fermeture. »