Tout commence par un paradoxe bureaucratique. Stefan Lacock, doctorant au Laboratoire de Mobilité Électrique de l’Université de Stellenbosch, travaille sur l’électrification des transports en Afrique subsaharienne. Pour ses recherches, il a besoin d’une moto Roam Air, un bijou d’ingénierie conçu et fabriqué au Kenya, spécifiquement pour les conditions du continent.
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Pendant six mois, l’équipe s’épuise à obtenir des devis pour importer la machine. Les propositions sont ubuesques avec, par exemple, la possibilité, pour acheminer une moto de Nairobi à l’Afrique du Sud, de la faire transiter par Hong Kong, avec des frais d’importation immenses. Le 1er août 2024, après une courte nuit de sommeil à Johannesburg, Stefan et son mentor, le professeur Thinus Booysen, ont une révélation : « Et si nous allions la chercher nous-mêmes, par la route ? ». Ce qui aurait dû être une boutade devient un projet titanesque et les deux hommes font preuve d’une détermination sans faille. En six semaines, une équipe est formée, des panneaux solaires sont achetés, et le défi est lancé.
Le voyage de retour vers l’Afrique du Sud aura été mouvementé mais aura aussi permis à l’équipe d’établir un record du monde officieux en parcourant 1 009 kilomètres en une seule journée avec la moto électrique.
L’ingénierie africaine
L’expédition ne ressemble à rien de connu. L’idée est de prouver que la mobilité électrique n’est pas une chimère occidentale, mais une réalité africaine tangible. L’équipe dispose de véhicules de soutien transportant l’élément vital du voyage : dix panneaux solaires massifs, un onduleur et des batteries de rechange. L’installation est artisanale mais robuste : les panneaux ont failli ne jamais tenir sur le toit des véhicules, nécessitant l’achat en urgence d’un auvent de coursier deux jours seulement avant le départ. La logistique est un combat quotidien. Sans aucun hébergement réservé à l’avance, l’équipe avance à l’instinct, parcourant 6 000 km vers le nord pour atteindre le Kenya avant d’entamer le voyage retour avec la moto électrique. Ils traversent la Tanzanie, le Malawi, la Zambie et le Botswana. Le trajet est un spectacle permanent : des plantations de bananes et de café à 2 200 mètres d’altitude aux plaines verdoyantes du Serengeti. Mais la nature est aussi une adversaire redoutable : l’équipe doit affronter des orages violents au Malawi et de la grêle en Tanzanie.
C’est devant la difficulté logistique de faire venir une moto Roam Air du Kenya que Stefan Lacock et Thinus Booysen ont entamé leur périple de 12 000 km aller-retour pour en ramener un exemplaire en Afrique du Sud.
Une thèse avant tout
L’aventure humaine atteint son paroxysme lors d’un épisode surréaliste à la frontière entre le Botswana et la Zambie. Stefan doit soutenir son projet de doctorat alors qu’il est coincé dans une file d’attente de camions de deux kilomètres, face à un système douanier informatique en panne. Dans la chaleur étouffante du poste frontière, il utilise la connexion mobile d’un agent des douanes pour rejoindre sa soutenance en ligne. Sans caméra pour économiser la bande passante, Stefan défend sa vision d’une Afrique électrifiée devant ses pairs restés au calme à l’université, tandis que le chaos des frontières gronde autour de lui. Il réussit. Ce moment symbolise l’essence même de « Recharging Hope » : l’innovation qui refuse de s’arrêter devant les obstacles matériels.
Cette odyssée, en plus de souligner l’extraordinaire potentiel de l’Afrique en termes d’énergies renouvelable, aura été une formidable aventure humaine.
Le record du monde
Le voyage de retour est une course contre la montre pour arriver à temps pour la « Journée de la mobilité électrique » à Stellenbosch. L’équipe décide de repousser les limites de la machine et de l’homme. Ils établissent un record du monde officieux en parcourant 1 009 kilomètres en une seule journée avec la moto électrique. Pour y parvenir, ils doivent rouler dès 3 heures du matin… et affronter un froid intense qui aura raison du pilote. « Mes mains étaient gelées... je tremblais sur la moto », raconte-t-il. Après une batterie et demie, il est à bout. Le frère de Stefan prend le relais pour terminer la charge dans l’obscurité glaciale. C’est cette solidarité familiale qui sauve le projet. Stefan s’est tourné vers son cercle le plus proche — son frère et son père, tous deux ingénieurs — pour constituer une équipe capable de supporter l’insupportable.
Pour recharger la moto, un véhicule d’accompagnement transporte des panneaux solaire. Le soleil est abondant sous ces lattitudes.
Ouvrir la voie
Ce projet et ce voyage soulignent une vérité brutale : l’Afrique regorge d’énergies renouvelables, mais manque d’innovation pour les récolter. D’ailleurs, si le projet nait en Afrique du Sud, le pays est paradoxalement à la traîne par rapport au Kenya, à l’Ouganda ou au Rwanda en matière de mobilité électrique. Avec moins de 1 % des ventes de véhicules neufs à motorisation électriques sur le continent, le défi est immense en Afrique. Mais le message de Thinus Booysen est sans équivoque : « Produisez localement de l’électricité à partir de ressources vertes. Nous avons la chance de disposer d’une abondance d’électricité verte ».
Par ailleurs, la moto Roam, conçue pour les conditions africaines, a survécu là où beaucoup auraient échoué. Pour Stefan, l’objectif est atteint : sortir des laboratoires de recherche pour faire du concret.
Cette odyssée est une déclaration d’indépendance énergétique. En ramenant cette moto à Stellenbosch, uniquement chargée par l’abondant soleil africain, l’équipe a prouvé que le futur de la mobilité sur le continent ne dépendra pas de pétrole importé, mais de l’ingéniosité locale et de la clarté du ciel.
Sébastien Battaglini
Si la moto a été développée pour tenir compte des condition de roulage africaine, elle ne met pas à l’abri des chutes quand la route surprend le pilote.