22 mars 2010. Une crue majeure de la Seine s'annonce à Paris, à l'image de celle qui frappa la ville et sa banlieue il y a cent ans. Au sous-sol de la préfecture de police de Paris, au coeur de l'île de la Cité, le PC de crise fourmille d'activité. Une cinquantaine de représentants de l'État, des gestionnaires de réseaux d'eau, d'énergie ou de transport coordonnent leurs actions, un oeil rivé sur les bulletins de vigilance diffusés par le site Internet ministériel Vigicrue.
L'événement vous a échappé, pas de panique, ce n'était qu'un exercice ! « Nous avons travaillé pendant deux jours sur plusieurs scénarios de montée des eaux en nous concentrant, avec les opérateurs concernés, sur les thèmes des déchets, de l'eau potable, des transports et de la circulation, l'électricité, des hydrocarbures, et, bien sûr, des secours », relate Claire Desgranges, jeune chargée de mission au service protection des populations de la préfecture. Car si la presse grand public et les nombreuses expositions organisées pour célébrer ce centenaire se sont surtout intéressées aux causes du désastre et à ses effets sur la vie quotidienne d'alors, ses conséquences sur les entreprises ont rarement été évoquées. Mal informées sur les risques en général, victimes des nombreuses idées reçues qui coulent encore sous les ponts parisiens, ces dernières ne se soucient guère de l'éventualité du retour de l'eau dans la capitale. Pourtant, en démontant quelques fausses certitudes, il est facile de comprendre pourquoi toutes les entreprises de Paris et de ses environs, quelle que soit leur taille, leur activité ou leur implantation, ont intérêt à se préparer sérieusement à ce phénomène de montée lente mais inéluctable des eaux, ne serait-ce que pour protéger leur personnel.
En 1910, la vie économique a été désorganisée pendant plusieurs semaines et la crue a causé l'équivalent de 1,6 milliard d'euros de dégâts. Urbanisation galopante, notamment près du fleuve, imperméabilisation des sols, complexification des réseaux souterrains, modes de vie modernes : les conséquences seraient encore pires de nos jours. « Selon les chiffres actualisés d'une étude que nous avons menée dans les années 1990, une crue centennale occasionnerait entre 15 et 20 milliards d'euros de dégâts, auxquels il faut ajouter environ 3 milliards pour les réseaux de transport en commun, selon la RATP », comptabilise Pascal Popelin, président des Grands Lacs de Seine (ou IIBRBS), l'institution interdépartementale qui gère les quatre grands lacs-réservoirs construits depuis 1950 pour réguler le cours du fleuve. Des aménagements qui abaisseraient la hauteur d'eau de 70 cm à Paris en cas de crue de type 1910 et qui, couplés aux travaux menés dans la ville dans les années 1920 (creusement du lit de la Seine, rehaussement des quais, construction de digues et de murettes, etc.), confèrent un faux sentiment de sécurité aux habitants et entrepreneurs de la région. Une erreur qu'ont chèrement payée les victimes de la tempête Xynthia.
Perception trompeuse et dangereuse. D'abord, parce qu'il est possible que le fleuve dépasse la cote de 8,62 m, atteinte il y a cent ans ; ensuite, car l'entretien des digues relève des collectivités locales qui n'en ont pas toujours les moyens financiers. Dans un rapport de février 2004, le bureau d'études Géosciences consultants (GSC) mettait en évidence une « surinformation » des dirigeants de petites entreprises quant aux moyens de protection mis en oeuvre, conduisant certains commerçants à nier le caractère inondable de leur quartier, jurant que les cartes du plan de prévention du risque inondations (PPRI) de Paris étaient « fausses ». Belle culture du risque à la française ! Car l'eau reviendra forcément un jour envahir la capitale. Même s'il faut également s'intéresser à la question de plus en plus préoccupante du soutien d'étiage (débit minimal) en été, le sujet n'est pas mineur.
Se préparer à l'éventualité de cet événement, c'est aussi pouvoir parer à d'autres phénomènes plus fréquents, comme une crue de moindre importance, des infiltrations ou des remontées de nappes. C'est tout le sens du changement de logique des autorités (notamment via la directive 2007/60/ CE), qui préfèrent inciter les entreprises à réduire leur vulnérabilité plutôt que miser uniquement sur les aménagements fluviaux. Ainsi, à l'automne 2001, sous l'effet conjugué d'une sortie médiatique imprévue du préfet de l'époque, Jean-Pierre Duport, et de la convaincante étude de l'institution des Grands Lacs, les pouvoirs publics se penchent sur la question. Tout au long de l'année 2002, Michèle Merli, qui a succédé à Jean-Pierre Duport, rassemble régulièrement les acteurs institutionnels concernés ainsi que les gestionnaires des réseaux stratégiques pour mettre sur pied un plan de secours spécialisé inondation (PSSI). Un grand principe guide ces travaux ainsi que l'élaboration de la loi de modernisation de la sécurité civile de 2004 : l'autonomie de chacun, pouvoirs publics, collectivités ou entreprises. « Nous sommes évidemment sensibles aux enjeux économiques et conseillons volontiers les entreprises qui nous sollicitent mais, pendant la crise, la priorité sera donnée au secours de la population », avertit Claire Desgranges.
Encore une bonne raison de se préparer. Compter uniquement sur l'intervention des pouvoirs publics pour sauver son entreprise des flots semble en effet un pari risqué... L'eau n'est d'ailleurs pas le seul péril qui guette. Quelque 86 000 entreprises de la région se situent en zone inondable, mais « ce sont en fait près de 170 000 grandes, moyennes ou petites entreprises qui seraient touchées par une crue majeure », assure Pascal Popelin. Coupures d'électricité, arrêt du métro, fournisseurs ou sous-traitants inondés... Même perchée sur une colline, l'entreprise peut souffrir économiquement. « Il faudrait par exemple informer les boulangeries franciliennes que les Grands Moulins de Paris, situés en banlieue, ne pourront plus les alimenter en farine », tempête Vincent Balouet, directeur associé de la société spécialisée en maîtrise des risques, SDE Consulting. Des pertes d'exploitation conséquentes en perspectives... D'autant que, comme l'écrit Pascal Popelin dans son ouvrage publié début 2010 (voir Aller plus loin), « les garanties des contrats d'assurance au titre des pertes d'exploitation excèdent rarement quarante-huit heures, alors que la crue, à n'en pas douter, durera bien plus longtemps et que les délais de redémarrage pourront parfois se compter en mois... » « Et une entreprise non inondée, indirectement touchée, ne bénéficiera pas de l'indemnité catastrophe naturelle », ajoute Paul-Gabriel Mengual, de la société Kinaxia, spécialisée dans les diagnostics immobiliers des risques naturels et technologiques (ERNT). Sans compter le coût des franchises ou les délais d'indemnisation qui pourraient se compter en années si le nombre de victimes est très important. « Les entreprises doivent se préparer à fonctionner en situation dégradée pendant une longue période. Cette crise annoncée n'est pas prise à sa juste mesure. Les expositions sur le centenaire laissent à voir des images bucoliques, mais c'est l'équivalent d'une catastrophe comme celle de la Nouvelle-Orléans, en 2005 aux États-Unis, qui attend la capitale ! Soit trois ou quatre ans pour tout remettre en place », prévient Nicolas Bauduceau, du Centre européen de prévision du risque inondation ( Cepri). « Plusieurs personnes, même haut placées, m'ont avoué après avoir lu mon livre ne pas avoir imaginé l'ampleur de l'événement », ajoute Pascal Popelin.
Le plus dur, sans aucune anticipation, sera sans doute la période de décrue et de retour à la normale. « C'est quand l'eau se retirera que commenceront les véritables soucis pour les entreprises », estime Vincent Balouet. Elles ont donc tout intérêt à établir un diagnostic de vulnérabilité, puis à définir un plan de continuité d'activité (lire L'expérience de Jacques Ausenda et Christian Pierdet). « Une usine en zone inondable a six fois plus de chance d'être touchée par une inondation que par un incendie, dont les risques sont plus présents à l'esprit et dont la prévention est prise en compte depuis longtemps dans les procédures collectives. La gestion post-sinistre est d'autant plus longue et difficile que le risque n'a pas été anticipé. Un bon plan d'urgence inondation peut réduire le coût d'un sinistre par trois », considère Jean Chevalier, ingénieur prévention chez FM Global. Cet assureur mutualiste américain spécialiste des risques dans l'industrie mène une politique de prévention active auprès de ses clients. Ce qui n'est pas forcément le cas des assureurs français. Il est vrai que notre système de solidarité nationale, qu'il n'est pas question ici de remettre en cause, n'incite pas à la prévention.
Sous l'impulsion préfectorale, les gestionnaires de réseau, nous l'avons vu, se sont toutefois jetés à l'eau. La RATP, dont le réseau alors naissant avait été noyé en 1910, a cette fois pris les devants : « L'idée est simple : obstruer les quelque 477 entrées d'eau identifiées et protéger la Maison de la RATP avant l'arrivée des flots. Des postes d'épuisement constitués de plusieurs pompes de relevage ont également été installés. Plus d'un millier d'agents seront mobilisés », résume Philippe Diebold, coordonnateur du plan de prévention de la régie. Côté déchets, plus question de balancer nos ordures dans la Seine comme en 1910 ! « Il a été prévu que les déchets ne pouvant être acheminés vers les usines d'incinération seront stockés provisoirement dans les plans d'eau du bois de Vincennes. Ces petits lacs étanches seront ensuite vidés et nettoyés », écrit Pascal Popelin. Ivry-sur-Seine, Issy-les-Moulineaux, Saint-Ouen, les incinérateurs sont installés aux mêmes endroits qu'en 1910 : au bord du fleuve. Protégés depuis, ils devraient être capables de redémarrer aussitôt l'eau partie, mais, inaccessibles, ne pourront fonctionner pendant la crise. Les exploitants de stations d'épuration et d'usines de traitements des eaux ont également pris leurs précautions, comme l'explique notre confrère spécialisé Hydroplus (voir Aller plus loin).
Établir un diagnostic de vulnérabilité pour ensuite décider des bonnes mesures à prendre a un coût : entre 7 000 et 15 000 euros la prestation, selon la chambre de commerce et d'industrie (CCI) de Paris. Or, toutes les entreprises ne peuvent ou ne veulent y consentir. Sauf, peut-être, quelques grandes entreprises, sensibilisées grâce à la présence de spécialistes en management du risque (« risk managers ») dans leurs rangs. « Le diagnostic de vulnérabilité reste tout de même un marché de niche », regrette Nicolas Bauduceau, au Cepri. « Les PME, les plus importantes et les plus fragiles d'un point de vue économique, considèrent souvent ne pas avoir les moyens d'une politique de prévention », ajoute Marc Surleraux, directeur de l'ingénierie Europe-Asie-Pacifique chez FM Global. Encore une belle idée reçue. En effet, pour une petite entreprise, il peut suffire de s'informer sérieusement sur le sujet, éventuellement de réaliser un autodiagnostic en ligne (sur le site de la CCI de Paris par exemple) et de stocker archives et ordinateurs en lieu sûr. Quand il ne suffit pas de quitter les lieux, ordinateur portable sous le bras ! Les entreprises moyennes sont donc les plus difficiles à mobiliser. Elles peuvent se faire accompagner, parfois gratuitement. « Missionnés par les Grands Lacs de Seine, nous nous sommes rapprochés cet hiver de dix entreprises présentant des caractéristiques différentes et employant de 20 à 250 salariés. Notre objectif : les sensibiliser à la question et leur proposer, à titre expérimental, un diagnostic gratuit », indique Michel Perron, sous-directeur de la CCI de Paris.
Les Grands Lacs se sont ici inspirés d'une initiative lancée en 2007 par l'Établissement public Loire, qui s'est fixé l'objectif très ambitieux de sensibiliser 15 000 entreprises et de financer, avec l'appui de l'Europe, 3 000 diagnostics de vulnérabilité et un millier de projets de travaux d'ici à 2013. Une démarche inédite à cette échelle.