1 IDENTIFIER LES GISEMENTS
La crise et les difficultés économiques poussent les entreprises à rechercher une réduction de leurs frais fixes. Or, les déchets industriels banals s'avèrent être un poste d'économie important.
Dans une enquête réalisée par l'Ademe en juin 2010, à peine la moitié des 1 000 entreprises du panel déclaraient connaître leur tonnage annuel de déchets et leur coût de collecte et d'élimination. « Ce qui guide les industriels dans leurs actions en matière de déchets, c'est d'abord la réglementation, puis l'aspect économique », prévient Bruno Costes, directeur de Factea Waste Management, un cabinet de conseil en organisation. « Les réponses environnementales comme la réutilisation, le recyclage, le compostage, etc., sont intéressantes parce qu'elles s'avèrent généralement les moins chères. Le niveau plus élevé de TGAP sur le stockage et l'incinération constitue une incitation supplémentaire. » Progressivement, la prise de conscience d'une sorte de paradoxe entre la charge et la valeur émerge donc au sein des entreprises. « Dans nul autre domaine, il n'est possible de transformer une charge en valeur », souligne Philippe Mahieux, directeur du pôle performance achats d'Alma Consulting. Ce message, l'Ademe a voulu le prouver à travers l'opération « 50 entreprises témoins ».
Objectif : montrer qu'une action sur les déchets industriels banals (DIB), quel que soit le secteur d'activité, peut être à l'origine une économie financière. « Les actions menées ne sont pas forcément innovantes, mais elles sont reproductibles. C'est ce qui était recherché », apprécie Éric Darlot, ingénieur à la direction consommation durable et déchets de l'Ademe. À l'instar du magasin Leclerc de Château-Thierry (02), qui a remplacé une vieille presse à balle que les opérateurs rechignaient à utiliser car trop chronophage, par une presse automatique. Résultat : 50 tonnes de carton recyclées en plus par an avec à la clé un bilan financier positif de 15 000 euros, amortissement compris. Les 50 fiches bilan devraient paraître ce mois-ci.
Mais comment optimiser la gestion de ses DIB en pratique ? La première étape consiste à faire un état des lieux. Un casse-tête pour une entreprise qui connaît mal ses déchets, mais qui se révèle moins ardu qu'il n'y paraît. Les données de base nécessaires à l'analyse se trouvent, pour l'essentiel, au service financier ou à la comptabilité : il s'agit des factures et des contrats avec les prestataires, qui donnent une première vision des volumes, du type de déchets et des solutions en place. Pour faire remonter des données et animer ensuite la démarche sur des entreprises multisites, il est intéressant de désigner un référent dans chaque entité. C'est ce qu'a fait Alinéa. La chaîne d'ameublement et décoration a revu récemment, avec l'aide d'Alma Consulting, la gestion des déchets dans ses 22 magasins, avec comme objectif de systématiser le tri des matériaux valorisables. En ligne de mire : un potentiel d'économies de 15 à 20 %, sur un budget de gestion des déchets de 450 000 euros. Cependant, la plus grande partie du diagnostic se fait sur le terrain. « Les déchets suivent de multiples circuits internes, que l'entreprise ne maîtrise pas toujours. Cela conduit à des aberrations, plus courantes qu'on ne le croit, comme le fait d'organiser une séparation des déchets à la source alors qu'en fin de journée, tout rejoint la même benne, ou d'avoir des bennes à carton non protégées de la pluie », détaille Philippe Mahieux.
C'est uniquement sur site qu'il est possible de repérer la réalité de ces circuits, constater les pratiques, évaluer ce qui marche et ce qui ne marche pas, déceler les potentiels de changement dans l'organisation comme dans les mentalités, identifier les contraintes de production, d'accès, de stockage... « Les investigations sur site sont l'occasion de voir la façon dont les déchets sont produits et gérés. La faisabilité et l'efficacité du plan d'action se jouent essentiellement là : dans ce que l'on apprend en allant soulever les couvercles des bennes et en parlant de ce qu'elles contiennent avec les opérationnels. La discussion avec les prestataires est aussi riche d'enseignement », indique Bruno Costes. C'est à partir de ce diagnostic complet que l'on peut réfléchir sur les filières en place, se demander si les déchets vont dans la bonne direction, et rechercher une optimisation réaliste.
2. TRIER POUR RÉDUIRE LA FACTURE
Améliorer la valorisation des DIB pour réduire le coût de leur gestion, c'est d'abord apprendre à faire les bons compromis entre les opportunités et les contraintes.
Économiser entre 20 et 50 % sur le coût de gestion des déchets, c'est possible en jouant sur le tri, le choix de la filière et du prestataire. Concernant le tri, la mise en place d'une signalétique claire (bennes étiquetées, avec des photos par exemple) et la formation des salariés est indispensable, mais pas toujours suffisante. « Le geste de tri doit rester facile », martèle Jean-Philippe Roman, responsable développement durable et directeur de magasin chez Alinéa. Mais si la contrainte liée au tri est trop forte, dans une entreprise employant beaucoup d'intérimaires par exemple, il convient d'adapter la solution.
L'entreprise Clips, qui fabrique des cloisons amovibles de bureaux, rencontrait des difficultés pour valoriser son bois : régulièrement chargée d'un peu de bakélite, la benne à bois, déclassée, prenait la direction de la décharge. « La solution a été de se tourner vers une filière un petit peu moins contraignante, le compostage », détaille Bruno Costes, directeur de Factea Waste Management, un cabinet de conseil en organisation. En revanche, sur l'aluminium nu et l'aluminium revêtu de peinture, faciles à distinguer, un effort de tri était atteignable. Le jeu en valait la chandelle : en mélange, ces matériaux étaient repris au tarif le plus bas alors que séparés, les conditions de reprise s'avèrent deux à trois fois plus intéressantes. « Si je demande à mes clients de trier plus, cela doit avoir un grand sens économique », commente Bruno Costes.
Le CHU de Bordeaux, une grosse structure également confrontée à la complexité du tri, a également été accompagné par Factea Waste Management. Compte tenu de l'importante diversité des déchets, les 13 000 agents peinent à respecter des consignes de tri trop sophistiquées. Pour le personnel des services de soins, la sécurité veut qu'en cas de doute sur la bonne filière, on jette le déchet dans les Dasri (déchets d'activité de soins à risques infectieux). Conséquence : dans les 2 200 tonnes partant dans cette filière chaque année, il y aurait jusqu'à un quart de déchets pouvant être valorisés ou orientés vers des filières d'élimination moins coûteuses. Parvenir à améliorer leur tri reste toutefois une gageure. « Le bon compromis entre tri supplémentaire, contraintes générées et coûts induits reste à trouver », note Florence Nègre-Le Guillou, directeur adjoint du groupe hospitalier. En revanche, dans ce CHU, certains déchets sont concentrés entre les mains d'un seul service, donc plus faciles à capter : les déchets organiques issus de la cuisine (200 t/ an), les déchets textiles qui arrivent à la blanchisserie (20 t/an : draps, habits du personnel), etc.
Pure Impression est parvenue à contourner toutes les difficultés de tri. Cette imprimerie de l'Hérault, qui a participé à l'opération « 50 entreprises témoins » de l'Ademe, a engagé un partenariat sur huit ans avec son prestataire déchets pour améliorer la collecte des rognes de papier. Le prestataire a financé l'installation d'un système d'aspiration centralisé et s'est engagé à assurer gratuitement la gestion des déchets autres que le papier. En contrepartie, Pure Impression lui cède son papier à un prix inférieur à celui du marché. Résultat : l'entreprise fait des gains de productivité et économise 39 000 euros par an, tandis que le prestataire s'assure une source de papiers triés de bonne qualité sur plusieurs années.
Au-delà de la capacité à trier mieux, d'autres facteurs entrent lourdement en ligne de compte quand il s'agit d'optimiser la gestion des déchets. La contrainte du stockage, notamment, est souvent sous-estimée. Par exemple, les CHU sont souvent contraints de stocker les bennes de DIB sur des zones accessibles au public (parkings...). Il arrive alors fréquemment que des gens y jettent des déchets qui n'ont rien à y faire, tandis que d'autres viennent se servir, notamment récupérer les ferrailles. Mais les CHU n'ont que rarement de l'espace inutilisé qu'il serait possible de fermer. Il faut souligner aussi que les déchets prennent vite beaucoup de place. Pour les volumes conséquents, plus de 200 tonnes de cartons par an par exemple, il est intéressant d'investir dans la location d'un compacteur. Le coût, de l'ordre de 500 euros par mois, peut être compensé par la réduction des coûts de collecte et de transport. « Stockage, collecte, transport et filière de traitement doivent être approchés dans une équation économique globale », conseille Bruno Costes. Une filière de traitement moins onéreuse, mais éloignée peut ainsi ne pas être compétitive par rapport à une filière d'élimination plus coûteuse mais proche.
Tout est une question d'arbitrage économique. « Souvent, l'entreprise n'a pas le temps, ni les connaissances, pour se pencher sur les filières alternatives », constate Bruno Costes. Il faut en effet, généralement, faire un peu d'investigation pour trouver la bonne filière. Ainsi, l'un des plus gros flux de déchets de l'entreprise Clips était la sciure de bois issue de la découpe des panneaux. Chargée d'une petite part de poussière de plâtre, ce matériau était refusé en chaufferie au bois et le prestataire déchets de l'entreprise n'avait pas proposé d'autre option que l'enfouissement. La facture de traitement de ces déchets a pu être divisée par quatre en trouvant des filières de valorisation énergétique, en cimenterie ou en chaufferies adaptées pour brûler ce genre de matériau.
Troisième poste d'optimisation important : le choix du prestataire. Celui-ci doit être capable de proposer des prestations et des services adaptés à chaque cas. Les experts estiment qu'une mise en concurrence tous les trois ans est saine. Elle doit se faire sur la base d'un cahier des charges bien pensé. « Sur la rédaction des cahiers des charges et le choix des prestataires déchets pour nos 22 magasins, l'appui d'un consultant nous a permis de gagner à la fois en temps et en efficacité, juge Jean-Philippe Roman. La remise à plat des contrats est économiquement intéressante, mais surtout, c'est un bras de levier pour viser de meilleures performances de tri et une homogénéisation de l'organisation. »
Externaliser le tri est une autre solution pour les entreprises qui n'arrivent pas ou ne souhaitent pas trier. Veolia Propreté a été le premier à faire le pari des combustibles solides de récupération (CSR) à partir de DIB en mélange : sur ses centres de Ludres et Nantes, le taux de valorisation approche 50 %, avec 20 à 25 % de matériaux recyclés et 25 % de CSR destinés aux cimenteries. « Le coût de cette filière très vertueuse reste, à ce jour en France, équivalent à celui de l'enfouissement, regrette Jérôme Auffret, de la direction traitement France de Veolia Propreté. Alors qu'en Allemagne, les cimentiers achètent les CSR, en France, on n'a pas encore basculé dans une économie où ils dégagent de la valeur. Mais nous continuons à croire au potentiel de ces produits hautement énergétiques. » Beaucoup moins avantageuse financièrement, cette solution connaît pourtant un certain engouement et l'offre en centres de tri des DIB en mélange se développe.
3 DÉVELOPPER LA PRÉVENTION À LA SOURCE
Ne pas produire un déchet quand on peut l'éviter reste la plus écologique et la plus économique des solutions. Preuves à l'appui : c'est possible.
La prévention des déchets consiste à agir avant que les déchets soient produits. Elle vise trois objectifs : éviter le rejet d'une certaine quantité de déchets, réduire leur dangerosité ou améliorer leur facilité de traitement. Une opération de l'Ademe portant sur le suivi pendant deux ans des plans de prévention des déchets de 100 entreprises montre que les actions de réduction à la source ne sont pas un doux rêve et qu'elles atteignent leurs objectifs. Ainsi l'entreprise Métaldyne, qui fabrique des pièces de caoutchouc en Rhône-Alpes, a réussi, en optimisant sa production et ses procédés, à réduire son taux de déchets de caoutchouc de 30 à 21,5 %, soit un gain annuel de 25 tonnes de matières neuves et de 75 000 euros. Malheureusement, les entreprises engageant de telles actions sont encore peu nombreuses. La tâche semble toujours difficile, dès lors qu'il s'agit de toucher à l'outil de fabrication.
Une grande part de la prévention se joue en effet sur le « bien produire » : concevoir autrement les produits, diminuer les loupés et chutes de fabrication, les réintroduire dans la production, produire en fonction de la demande, limiter la consommation de produits, etc. Grâce à l'écoconception, la société Oray est parvenue à réduire de 24 % les matières premières, notamment l'acier et l'aluminium, utilisés pour la fabrication de ses écrans de projection (réduction de la taille des pièces et de l'épaisseur du produit). « Nous avons par ailleurs investi dans des machines très précises et sophistiquées, qui ont permis de réduire de 52 % nos chutes de PVC utilisé pour les écrans », ajoute Francois Mazières, directeur de production chez Oray.
Autre initiative remarquable sur le PVC, celle de Gerflor, fabricant de revêtements de sol, qui recycle toutes ses chutes de production au sein de ses usines en les intégrant dans les couches intermédiaires ou dans l'envers des revêtements de sol. En complément, l'entreprise a développé le programme « seconde vie » : elle propose aux artisans qui installent ses matériaux de reprendre leurs chutes de pose, qui retournent alors, elles aussi, dans le circuit de fabrication. Gerflor fournit les contenants et organise la collecte et le transport. En moyenne, ces produits contiennent entre 20 et 30 % de matériaux recyclés.
L'autre levier important de la prévention des déchets réside dans la politique des achats. « Il faut que les acheteurs prennent l'habitude de tenir compte de la fin de vie du produit et apprennent à faire les bons choix : opter pour un approvisionnement en vrac ou en conditionnement recyclable, préférer les emballages constitués d'une seule matière par rapport aux conditionnements complexes, exiger du fournisseur qu'il reprenne ses palettes, éviter les équipements jetables, etc. Ces pratiques ne sont pas encore assez répandues », estime Bruno Costes, directeur de Factea Waste Management, un cabinet de conseil en organisation.
Au CHU de Bordeaux, une action exemplaire a été engagée avec le fournisseur des barquettes de repas, sur le principe de la consigne. Les barquettes, nettoyées et séchées, sont reprises par le fournisseur lorsque celui-ci effectue sa livraison et elles peuvent être réemployées. L'opération gagnant-gagnant a fait l'objet d'un test concluant et va être généralisée.
Enfin, la prévention, c'est aussi tout simplement des changements de comportements. Le siège français du groupe Brother a mené une grosse action sur la réduction des quantités de déchets de papier-carton auprès de ses 140 salariés. La démarche, engagée dans le cadre de la certification Iso 14001 à partir de 2008, s'est traduite par la mise en valeur de bonnes pratiques, notamment de réutilisation des papiers brouillon et des cartons. Elle s'est accompagnée d'un effort de dématérialisation considérable : la consommation et l'édition de documents ou de catalogues ont ainsi diminué de près de 50 % entre 2010 et 2012, malgré une activité croissante. « La sensibilisation est continue, elle passe à travers de petits événements sur les gestes écocitoyens et de la communication régulière sur les résultats, exprimée en nombre d'arbres sauvegardés », précise Sylvie Boisante, directrice qualité chez Brother France. Entre 2008 et 2012, les tonnages collectés pour recyclage ont baissé de 325 à 213 kg pour le papier et de 578 à 398 kg pour les cartons.