Chacun a pu s’exprimer sur un certain nombre de sujets dont, au fond, une grande partie des constats semble aujourd’hui partagée. La nécessité de réindustrialiser, de mieux protéger nos ressources, de renforcer notre autonomie ou encore de faire face aux bouleversements climatiques et technologiques ne fait plus véritablement débat. Pour autant, les discours portés et les solutions concrètes proposées divergent profondément. C’est sans doute l’un des principaux enseignements de cette journée : le consensus sur les diagnostics ne suffit pas à faire émerger un consensus sur la trajectoire à suivre.
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La souveraineté de la France, ou tout du moins de l’Europe, a notamment été un fil rouge tout au long de la journée. La pression industrielle et économique exercée par les grandes puissances étrangères, la Chine et les États-Unis en tête, a été largement évoquée. Certains intervenants ont regretté que la France n’ait pas su se protéger davantage, notamment en continuant à investir sur l’ensemble de la chaîne de valeur. En effet, cette souveraineté ne se résume par toutefois pas à la seule relocalisation d’usines sur le territoire : elle suppose de continuer à investir dans l’éducation et la formation, dans la recherche et développement, dans l’innovation, mais aussi dans la capacité à produire et à maintenir des infrastructures adaptées. La journée a ainsi mis en lumière un ensemble d’enjeux sur lesquels la France apparaît aujourd’hui fortement dépendante de solutions ou de ressources étrangères. Mais derrière le mot de souveraineté, les visions ne sont pas toutes les mêmes. Il ne s’agit pas nécessairement de viser une autonomie totale (sans doute illusoire dans une économie mondialisée) mais davantage de s’interroger sur les dépendances que nous choisissons, celles que nous subissons et celles que nous souhaitons maîtriser.
Cette réflexion a traversé aussi bien les discussions sur l’industrie que celles consacrées à l’énergie, au numérique, à l’alimentation ou encore à l’usage des sols. Car la souveraineté ne se limite pas à l’appareil de production industrielle national. Elle repose également sur notre capacité à disposer des ressources, des infrastructures et des compétences nécessaires pour faire fonctionner notre économie. Les débats autour du foncier et du sol ont, à ce titre, rappelé une réalité très concrète : on ne peut pas penser la réindustrialisation sans penser le territoire qui doit l’accueillir.
C’est particulièrement vrai pour nos solutions numériques, et notamment pour l’intelligence artificielle. Sur ce sujet, les discours entendus lors des UED reflétaient bien les tensions qui traversent aujourd’hui le débat public. Certains ont mis en avant l’urgence de développer nos propres capacités technologiques et d’équiper rapidement notre économie et notre société, notamment avec les nouvelles solutions d’IA agentique. D’autres ont davantage insisté sur la sobriété des usages et la nécessité de ne pas déployer la technologie sans s’interroger sur sa pertinence.
Selon les points de vue, l’IA était ainsi perçue comme un outil de compétitivité, comme un risque de dépendance accrue ou encore comme un levier potentiel de transformation sociétale. Là encore, le débat ne se résume pas à être « pour » ou « contre » la technologie. Il interroge notre capacité à maîtriser les outils que nous utilisons. Derrière le développement de l’IA se trouvent en effet des infrastructures, des centres de données, des besoins énergétiques, des ressources et, surtout, des acteurs que l’Europe ne maîtrise pas toujours. Dans un monde où la technologie semble parfois nous éloigner des contraintes matérielles, les échanges ont finalement rappelé l’inverse : l’économie numérique nous ramène aux ressources physiques. Le développement de l’IA pose des questions d’électricité, de foncier, d’infrastructures et de compétences. Autant de sujets qui rejoignent directement les enjeux écologiques et industriels discutés tout au long de la journée.
La réglementation, contrainte ou levier de transformation ?
Dans ce milieu constitué d’entreprises à vocation sociale ou environnementale, le rôle que jouent la réglementation et les normes comme moteurs du progrès et de la justice sociale et environnementale ne fait, quant à lui, pas vraiment de doute. Le contraste avec certains discours entendus la veille au MEDEF était d’ailleurs saisissant. Là où la réglementation est souvent perçue comme un fardeau susceptible de freiner la compétitivité, nombre d’entreprises présentes aux UED y voient au contraire une condition nécessaire au développement de leur activité, voire à l’émergence même de leur filière. Les entreprises qui cherchent à intégrer les externalités environnementales et sociales dans leur modèle économique se retrouvent en effet en difficulté lorsqu’elles sont mises en concurrence avec des acteurs qui ne supportent pas les mêmes contraintes. Dans ce contexte, la règle peut devenir un moyen de rétablir des conditions de concurrence plus équitables et d’accélérer la transformation de l’ensemble du marché. Les formes juridiques alternatives, notamment celles relevant de l’ESS, ne sont elles-mêmes possibles aujourd’hui que grâce à un cadre construit par le législateur et soutenu par différents dispositifs publics. Plusieurs intervenants ont toutefois rappelé au cours de la journée que ces aides et soutiens se font de plus en plus discrets ces dernières années. Une tension qui interroge : comment continuer à encourager l’émergence de modèles économiques différents tout en réduisant les moyens publics qui ont contribué à leur structuration ?
L’entreprise, au-delà de la performance économique
L’entreprise a également été réaffirmée comme un lieu central de création de lien social. Dans un contexte où la démocratie politique semble fragilisée, plusieurs intervenants ont appelé à redonner toute sa place à l’entreprise comme espace de dialogue, de confrontation et de construction collective. Cela ne signifie évidemment pas que l’entreprise doit se substituer aux institutions démocratiques. Mais elle peut difficilement prétendre évoluer en dehors de la société dans laquelle elle s’inscrit. Ses choix d’investissement, de production, d’approvisionnement ou de partage de la valeur participent directement à façonner les territoires et les conditions de vie. En somme, bien que cette année les UED aient adopté une approche encore plus politique que lors des éditions précédentes, cette journée a surtout été l’occasion de balayer les grands enjeux qui détermineront le développement des organisations à impact dans les années à venir. Et au-delà des débats sur la souveraineté, l’industrie, l’intelligence artificielle ou encore la réglementation, une même volonté a rayonné tout au long de la journée : celle de redonner du sens au modèle d’affaires et, plus largement, à l’économie. Au-delà des désaccords politiques et des débats sur les instruments à privilégier, une autre conviction a rayonné tout au long de la journée : l’entreprise ne peut plus être pensée uniquement à travers sa performance économique. La nécessité de donner un sens à son modèle d’affaires et, plus largement, à l’économie transparaissait ainsi tout le long des interventions. Mais cette ambition ne se limite pas à la mesure de l’impact environnemental ou social.
L’économie de demain, un choix politique
Les freins au développement de l’économie dans son état actuel s’imposent à un nombre croissant d’organisations, à mesure que les contraintes climatiques, sociales, géopolitiques et technologiques se renforcent et mettent en lumière la fragilité de notre économie (linéaire et productiviste) actuelle. Peut-être est-ce finalement ce qui ressort le plus fortement de cette 6e édition : l’économie de demain ne se construira pas uniquement en cherchant à faire plus, mais en acceptant de choisir. Choisir ce que nous souhaitons produire, consommer, importer. Choisir les dépendances que nous jugeons acceptables. Choisir les technologies que nous voulons développer et maîtriser. Choisir la place que nous accordons aux ressources naturelles dans notre modèle de développement. Et, surtout, choisir comment concilier compétitivité, justice sociale et transition écologique. Les UED n’ont évidemment pas apporté une réponse unique à ces questions. Elles ont, au contraire, mis en lumière les divergences profondes qui traversent aujourd’hui le débat économique et politique. Mais à quelques mois de l’élection présidentielle, elles ont eu le mérite de poser clairement les termes du débat. Car si le constat est de plus en plus partagé, la manière de transformer notre économie reste, elle, un choix profondément politique.