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[Tribune] Electricité, vous avez dit décarbonée ?

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[Tribune] Electricité, vous avez dit décarbonée ?
Par Bernard Aulagne, président de Coénove, le 9 mars 2020
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Cette semaine, le président de l’association Coénove, Bernard Aulagne, revient sur la  « volonté d’électrification massive des usages ». « N’est-il pas aberrant d’utiliser le gaz pour produire de l’électricité avec un rendement dégradé plutôt que de l’utiliser directement pour chauffer les bâtiments avec un rendement proche de 100% ? », se demande-t-il ?

Compte tenu du battage mediatico-gouvernemental récurrent, nul ne peut l’ignorer : la production d’électricité en France est très majoritairement décarbonée grâce, avant tout, au nucléaire. Les énergies renouvelables représentant, à date, une part encore relativement modeste.

Mais ce tableau idyllique ne doit pas faire oublier une donnée fondamentale : l’électricité ne se stocke massivement pas. La mobilisation des moyens de production pour ajuster en permanence la réponse à la demande est cruciale. C’est la célèbre adéquation offre-demande assurée en permanence par RTE, dans une logique économique visant à minimiser à chaque instant le coût de production de l’électricité. Concrètement, il s’agit d’empiler les moyens de production pilotables par ordre de coûts variables croissants, des plus faibles aux plus élevés, pour satisfaire la demande, elle-même fluctuante, d’un jour sur l’autre, d’une saison sur l’autre. Une équation complexe donc.

Il est clair que la forte demande en période de froid, liée au développement du chauffage électrique, nécessite déjà la mobilisation de l’ensemble du parc, y compris les moyens de production carbonés et le recours aux importations dont le contenu carbone est loin d’être négligeable. Le paradoxe est bien là : la consommation d’électricité n’entraîne pas directement d’émission de gaz à effet de serre, elle en génère indirectement par l’utilisation des combustibles nécessaires à sa production immédiate.

Et les chiffres le confirment : le dernier rapport du très respectable Commissariat général au développement durable de septembre 2019, intitulé « les émissions de CO2 liées à l’énergie en France de 1990 à 2017 » précise qu’en 2017 ; les émissions de CO2 liées à la consommation d’électricité dans le secteur résidentiel étaient de 14,1 millions de tonnes, alors que les émissions liées au fioul dans ce même secteur étaient de 16,4 millions de tonnes. Paradoxal pour une énergie dite décarbonée !

Et le même rapport d’enfoncer le clou : « l’électricité consommée pour le chauffage présente un contenu carbone supérieur à celui des autres usages de l’électricité. En effet, la consommation de chauffage concentrée sur la période hivernale nécessite le recours aux moyens de production d’électricité de pointe, notamment les centrales thermiques à combustibles fossiles. »

C’est un fait avéré : l’électricité est décarbonée sauf quand on l’utilise massivement pour le chauffage.

Dans ce contexte que penser de la volonté affichée (PPE, SNBC...) d’électrification massive des usages, notamment dans le secteur résidentiel ? Que penser des petits arrangements (baisse injustifiée du coefficient d’énergie primaire, baisse drastique, contre toute logique, du contenu CO2 de l’électricité) pour favoriser la consommation d’électricité en promettant une énergie décarbonée, en oubliant de prendre en compte les conséquences sur les moyens de production à mobiliser, en particulier lors des périodes de pointe hivernale ? N’est-il pas aberrant, à ces moments-là, d’utiliser le gaz - certes moins carboné que le charbon - pour produire de l’électricité avec un rendement dégradé plutôt que de l’utiliser directement pour chauffer les bâtiments avec un rendement proche de 100% ?

On ne peut balayer d’un revers de main cette problématique de la pointe hivernale, mélanger allégrement la pointe saisonnière qui dépend de la température extérieure et par nature pas contrôlable et la pointe horaire qui dépend de l’usage des appareils de cuisson et électroménager, par nature plus facilement pilotables. On ne peut oublier que, régulièrement ces dernières années, le système électrique a été plus que tendu et que l’électrification massive projetée concernera les logements neufs, mais aussi les rénovations et le basculement des chaudières fioul vers les pompes à chaleur qui, si elles diminueront les consommations, provoqueront des appels de puissance supplémentaires importants en période hivernale.

Sur ce point, Coénove a d’ailleurs réalisé une étude prospective visant à explorer d’autres voies que le scénario SNBC « officiel » pour atteindre la neutralité carbone en 2050. Il s’avère que ce scénario de référence, en prônant une électrification massive des usages notamment dans le bâtiment, conduirait à une augmentation de 12 GW de la pointe hivernale maximale atteinte en 2012 qui était de 102 GW ! Soit des dizaines de cycles combinés gaz supplémentaires alimentés à cette échéance par du gaz renouvelable au lieu de l’injecter directement dans les réseaux, ce qui serait une utilisation bien plus rationnelle.

Certes, le calcul du contenu en CO2 de l’électricité n’est pas chose facile compte tenu de la volatilité de la demande à satisfaire et donc de la variété des moyens de production à mobiliser pour y faire face. Il existe plusieurs méthodes, plusieurs chapelles presque… Notons au passage, pour les plus experts, que cette électrification amenant à des consommations supplémentaires, correspond tout à fait à l’application d’une méthode dite marginale pour évaluer l’impact des moyens de production supplémentaires nécessaires à la satisfaction des nouvelles demandes de chauffage électrique et que cela conduit à un contenu carbone supérieur à 400 g/kWh !

Au-delà du bien fondé indéniable de cette méthode, dans un souci de continuité, il aurait été acceptable de maintenir la méthode actuellement utilisée dans l’expérimentation E+C- (saisonnalisée par usage) qui conduit à un contenu de 210 g CO2/kWh. Au lieu de ça, l’Administration fixe unilatéralement le nouveau contenu à 79 g, en s’appuyant sur une méthode mensuelle par usage, écartée par les parties prenantes lors de l’élaboration du label E+C-, car elle noie l’usage chauffage parmi les autres usages … Une décision plus que critiquable pour ne pas dire lamentable.

Ah si ! Quelqu’un applaudit : la filière électrique tirée par EDF ! Vous avez tout compris !
Bernard Aulagne, président de Coénove
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