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POLLUTIONS

[Tribune] Redéfinir la valeur pour réussir la transition durable

LA RÉDACTION, LE 14 SEPTEMBRE 2026
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[Tribune] Redéfinir la valeur pour réussir la transition durable
Le 30 juillet 2026, l’humanité aura consommé l’ensemble des ressources biologiques que la Terre est capable de régénérer en un an. À compter de cette date, elle vivra symboliquement à crédit écologique. En France, si toute l’humanité adoptait notre niveau de consommation, ce seuil aurait été franchi dès le 24 avril. Une tribune de ​Alan Fustec, fondateur de Goodwill-management, directeur de la Chaire T3K de triple comptabilité d’Aix Marseille School of Economics 

Comment osons-nous encore parler de transition écologique alors que nous perdons des jours tous les ans ? Peut-on vraiment considérer, dans ce contexte, que la France s’enrichit comme le « montre » la croissance de son PIB ? Cela revient à dire que la destruction de capital naturel n’a pas de conséquences économiques, ou encore que le capital naturel a une valeur nulle. La comptabilité ne prend en compte ni la destruction de capital naturel, ni celle du capital humain. Elle est pourtant à la base de toutes les décisions économiques prises dans les entreprises, dans les organisations non marchandes comme à l’échelon macro-économique1. Est-ce pertinent ? 

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Le capital financier est au centre de toutes les attentions. Le capital humain et le capital naturel sont ignorés par la comptabilité.  

L’autorité comptable mondiale s’appelle l’IASB. Elle affiche une volonté forte et persistante de ne pas inclure les externalités sociales et environnementales dans les normes comptables. Ces sujets sont traités séparément, dans un reporting « extra-financier ». Il en résulte qu’une entreprise peut avoir, par exemple, des impacts environnementaux épouvantables et revendiquer une création de valeur forte après avoir honoré toutes ses dettes comme en attestent son compte de résultats et son bilan. Cela revient à dire que la surconsommation continue et croissante de capital naturel n’a pas d’effet sur l’économie. Cela heurte le bon sens non ? D’autant que des mesures rigoureuses sont effectuées et prouvent le contraire. Le rapport Stern2 annonçait déjà, dès 2006, un coût de l’inaction climatique se situant entre 5 et 20 % du PIB mondial à l’horizon 2100. Depuis, les études de ce type se succèdent. La dernière en date a été publiée le 1er avril 2026 par Ardabelle Capital (Capital’s Greening the Arteries of Europe’s Economy). Elle révèle que le coût du changement climatique, sans politique efficace pour lutter contre lui, représentera un coût 7 000 milliards d’euros à l’horizon 2050.  

La comptabilité entretient une dissonance cognitive collective persistante.  

Une décision forte a été prise par le régulateur européen en 2019, dans le cadre du Green Deal, d’imposer aux entreprises un reporting extra-financier normalisé (la CSRD). Cependant, suite à l’action de lobbies puissants, cette directive a été vidée de sa substance en 2025. La directive Omnibus a exonéré de tout reporting de durabilité environ 80 % des sociétés concernées par cette loi à l’origine. Il en résulte que dans le secteur privé, très grande majorité des entreprises n’est pas tenue d’avoir un tableau de bord de développement durable. Dans le secteur non marchand, il n’y a rien non plus. Ainsi, seules les grandes entreprises ont à rendre compte de leurs impacts sociaux et environnementaux. Le formalisme et la rigueur de ce reporting sont très encadrés mais nous sommes encore très loin de voir des bonus ou des malus importants s’appliquer face à des variations significatives d’impacts positifs et négatifs. En d’autres mots la séparation du financier de l’extra-financier fait que seule la performance financière est sérieusement étudiée (je sais que ce propos sera contesté par des acteurs de la finance durable et je suis prêt à en débattre avec eux !) 

Si le capitaine ne regarde pas la bonne carte marine, son bateau finit sur les rochers  


Jusqu’à présent, cette dissonance cognitive a été vécue par les décideurs sans être accompagnée de réelles conséquences économiques. Les fortes dégradations du capital naturel avaient des retombées négatives éloignées d’eux, dans le temps ou dans l’espace. Les choses ont changé : elles frappent désormais en ce moment à leurs portes. Par exemple, les fortes chaleurs en Europe au cours de l’été 2025 ont couté 45 milliards d’euros, le nombre d’entreprise qui ont du mal à s’assurer augmente fortement, le prix du pétrole atteint des sommets pour des raisons géopolitiques mais qui préfigurent une déplétions géologique imminente (depuis le pic du pétrole conventionnel atteint en 20083, la croissance de la demande, qui est d’environ 1 % par an, n’est satisfaite que par le pétrole de schiste US or celui-ci va atteindre son maximum en 2030, selon l’OPEP dans son rapport annuel de 2025. Ce double système de tableau de bord crée une incohérence profonde qui devient suicidaire. C’est toujours la finance, très myope comme on vient de le voir, qui, à elle seule, oriente réellement la stratégie. Dans le meilleur des cas, le tableau de bord extra-financier est étudié dans un second temps pour voir si des dégâts peuvent être limités. L’idée que ces dégâts puissent nuire à l’entreprise est tout simplement occultée. C’est suicidaire parce que dans un monde de ressources rares, pour survivre il faut réduire son exposition à des risques de pénuries et ses vulnérabilités face aux sécheresses, inondations, tempêtes, etc. Bref, il faut déployer des mesures de sobriété, efficacité et frugalité. En complément, il faut sécuriser tous ces actifs et quasi-actifs extra-comptables. Prenons un exemple concret : imaginons un hôtel de la station de ski Les Arcs 1600. On ne verra évidemment pas la neige dans son bilan. Pourtant, s’il n’y a plus de neige à cette altitude, le pronostic vital de l’hôtel est engagé. La neige est donc une ressource c’est-à-dire un actif (ou un quasi-actif) ou encore une richesse de l’entreprise qu’il faut prendre en compte pour connaitre la vraie valeur de l’entreprise et sa capacité à créer de la valeur. Voici donc ce que les experts comptable devraient dire désormais à leur clients : «  ce que vous n’avez pas fait jusque-là pour la planète, faites-le maintenant pour vous »  

La triple comptabilité : compter tout ce qui compte 

Le Conseil Economique Social et Environnemental dont je suis un ancien membre vient de publier le 14 Avril 2026 un rapport intitulé « L’intégration des limites planétaires dans les décisions publiques et privées ». Notre méthode de triple comptabilité Thésaurus-3K y est mise à l’honneur parce qu’elle permet de mesurer les écarts entre les impacts d’une entreprise et ses quotas de limites sociales et planétaires puis de les financiariser en faisant apparaitre au bilan des avances ou des dettes. Celle méthode permet aussi d’évaluer la robustesse de l’actifs du bilan : l’entreprise a-t-elle accès à toutes les ressources dont elle a besoin pour fonctionner ? Notre méthode ne remet en cause aucune règle comptable existante de sorte que les états financiers réglementaires ne changent pas. Elle propose en revanche un bilan et un compte de résultat étendus qui donne une vision complète de la richesse que l’entreprise crée ou détruit. Ces extensions incluent notamment le coût pour les personnes et pour la collectivité des accidents du travail, la précarité, du changement climatique, des pollutions, de l’artificialisation des sols …au-delà de seuils (limites sociales et planétaires). Depuis plus de 10 ans, cette méthode opérationnelle a fait ses preuves. Afin d’en renforcer la robustesse scientifique, Baker Tilly, Natixis, ERB, Ekodev et Arcadie ont décidé de créer une chaire de recherche au sein d’Aix-Marseille School of Economics. Elle est administrée par l’Institut Louis Bachelier. J’ai l’honneur de diriger. J’) suis entourés de chercheurs de haut niveau parmi lesquels trois professeurs des université Boucekkine (Université de Marseille), Stéphane Auray (ENSAI), Aude Pommeret (Université de Savoie) et Ulirka Sahlin (Chercheuse à l’Université de Lund – Suède). Notre mission est de préparer l’ère de la comptabilité intégrée qui suivra celle de la performance extra-financière tout simplement parce que nous en avons besoin.   


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