Le vent tourne pour l'écoconception ! La démarche, hier pionnière, trouve aujourd'hui un véritable écho auprès des industriels. « Sous l'impulsion des donneurs d'ordres et des acheteurs privés et publics, elle entre progressivement dans le vocabulaire des entreprises », confirme Myriam Puaut, au département écoconception et consommation durable de l'Ademe. Selon elle, les entreprises franchissent le pas dès lors qu'elles la perçoivent comme « un facteur d'innovation, de différenciation, de compétitivité et non comme un effort voué à les cantonner sur un segment de marché environnemental qu'elles jugent trop restreint ». Si la crise a stoppé nombre de projets, un constat reste valable : l'écoconception gagne des secteurs tels que la production de biens d'équipement et le marketing qui en découle entre clients et fournisseurs.
Ces dernières années, on a vu aussi bien des géants de l'industrie électronique (HP, Xerox) que de petits fournisseurs de produits d'entretien (Lobial, Ceetal, Alcal) convertir ainsi tout ou partie de leurs gammes. Mais aussi des fabricants de compresseurs (Sullair), d'équipements de cuisines professionnelles (LPG, Bourgeois), de compteurs d'eau (Sappel), d'onduleurs (MGE UPS Systems), de filtres industriels (Sofrance), d'appareils d'éclairage (Cooper, Resistex), d'horodateurs (Parkeon), de mobilier urbain (Nord Technique)... et la liste est loin d'être close. « Avant d'émerger dans ces secteurs techniques, l'écoconception s'est plutôt développée sur des marchés grand public, comme le textile ou le mobilier. C'est logique, car l'effort déployé par les entreprises semble a priori mieux répercuté quand il est directement valorisé auprès des consommateurs », resitue Benoît Voreux, ingénieur chez Ecomundo. Rare entreprise de conseil en écoconception à s'être créée dans la foulée d'un projet européen, Ecomundo incarne cette ouverture. En effet, elle-même ne se contente pas d'accompagner et de former des entreprises à l'écoconception : elle édite à leur attention un logiciel dont la particularité est d'être accessible en ligne et qui s'adapte à la manière dont les sociétés gèrent leur flot d'informations internes. Un outil pensé, testé et rodé dans le cadre du programme européen Ecodis, sans lequel cette structure n'aurait pas vu le jour (lire Repères).
L'UE a en effet joué un rôle moteur en termes d'appui à la recherche, mais aussi de pression réglementaire sur certaines familles de produits. Dans le cas des équipements électriques et électroniques (EEE), les directives européennes visant à éliminer les substances toxiques de leur conception (RoHS) ou à améliorer la valorisation de leurs déchets (DEEE) ont joué en faveur de l'écoconception. « C'est pour anticiper la RoHS que nous avons remplacé certains matériaux dans le dernier modèle du dispositif de télérelève Izar », admet Maïté Chevallier, ingénieur spécialisé en écoconception chez Sappel, une entreprise alsacienne qui a décroché le 1er Prix écoconception du concours Entreprises et environnement 2008 du ministère de l'Écologie pour un compteur d'eau en composite. « Dans le traitement en fin de vie de nos horodateurs usagés, on a atteint dès 2005 les taux de recyclage et de valorisation fixés par la directive DEEE, grâce aux efforts d'écoconception déployés sur les nouvelles gammes », ajoute-on chez Parkeon, leader mondial du stationnement de voirie. Par la même occasion, ces deux entreprises sont aussi parvenues à optimiser la qualité de leurs produits sur d'autres critères (fiabilité, légèreté, robustesse, ergonomie, facilité de maintenance).
Autres leviers réglementaires : la directive sur la valorisation des véhicules hors d'usage (VHU) dans l'automobile et la plasturgie ou la directive Emballages, récemment complétée par un règlement permettant d'incorporer du plastique recyclé dans les emballages alimentaires. Sans oublier la directive sur les produits utilisant de l'énergie (EuP), qui entre dans sa phase opérationnelle et fixe plus particulièrement des exigences en termes d'écoconception des téléviseurs et des équipements d'imagerie, des aérateurs et radiateurs, des moteurs et compresseurs. Enfin, moins directement, on peut citer Reach qui, en imposant aux entreprises d'évaluer les substances chimiques, les force à anticiper et à envisager des solutions alternatives ou de substitution qui ouvrent la porte à l'écoconception. Pour Samuel Mayer, responsable du pôle écoconception de la CCI de Saint-Étienne-Montbrison, « appliquer la réglementation, c'est bien, mais l'écoconception doit aller plus loin en l'anticipant ». L'efficacité de ces textes réglementaires tient néanmoins au fait qu'ils ont su contraindre les entreprises des secteurs concernés à faire plancher leurs bureaux d'études et services de R & D, et à inciter leurs fournisseurs à faire de même. L'approche de cycle de vie s'en trouve enrichie et c'est ainsi, par exemple, que tel élément de voiture a été conçu en vue d'améliorer son démontage, sa recyclabilité et donc sa valeur matière. « Les stratégies de fin d'usage se développent. Les entreprises veulent garder la main sur les matières issues des biens usagés qu'elles ont mis sur le marché afin d'en tirer une valeur ajoutée en les recyclant ou, mieux, en les remanufacturant », explique Daniel Brissaud, professeur au G-Scop de l'université de Grenoble, un laboratoire qui travaille en prise directe avec elles. Mais, même si ces stratégies ont du potentiel, « ce n'est là qu'un volet de l'écoconception, tempère-t-il. Celle-ci est en effet multicritère (impacts sur les sols, l'air, eau, déchets, énergie, matières premières) et multi-étape (de l'extraction des matières premières jusqu'à la valorisation du produit). Sans cette vision globale sur l'intégralité du cycle de vie du produit, la démarche perd tout son intérêt ».
Tous secteurs confondus, l'écoconception reste principalement motivée par une recherche d'économies de coûts et d'énergie. « Ce n'est pas par philanthropie, mais pour faire des économies qu'on a tiré parti d'un changement de site, modernisé nos lignes de production et écoconçu nos boîtes d'emballage, désormais plus légères, faciles à ouvrir et moins voraces en énergie lors de la soudure », illustre-t-on chez le transformateur des produits de la mer boulonnais Delpierre mer et tradition. Néanmoins, gare à ne pas transformer cette quête d'économies en un diktat qui asphyxierait les autres potentiels d'amélioration. Ainsi, l'industrie électronique vante souvent les économies de watts qu'apportent les écrans LCD. Mais, en aval, les recycleurs qui réceptionnent ces écrans à cristaux liquides en fin de vie leur reprochent d'être difficilement recyclables en l'état actuel des technologies. En 2007, l'analyse de cycle de vie (ACV) des emballages en bioplastique réalisée par Bio intelligence service a ainsi fait grand bruit en révélant un bilan environnemental plombé par leur gourmandise en eau. « À trop se concentrer sur les phases de fabrication, de distribution ou de fin de vie, on oublie souvent l'étape la plus pénalisante : la logistique, qui englobe le choix des matières premières qui le composent et leur acheminement », complète Samuel Mayer. Toutefois la situation s'améliore et la dernière étude des pratiques d'écoconception de trente entreprises françaises et québécoises réalisée par la CCI de Saint-Étienne-Montbrison montre que 60 % d'entre elles s'efforcent de réduire la pression sur cette phase essentielle.
Ainsi, l'ACV reste la voie royale et la méthodologie la plus courante pour évaluer de façon exhaustive les impacts du produit. Elle permet de les hiérarchiser et de définir des stratégies d'amélioration. « L'ACV est un peu la Grosse Bertha de l'analyse environnementale. Elle offre une photographie si pointilleuse des impacts environnementaux du produit qu'aucun consultant n'ose prétendre s'en passer », sourit Samuel Mayer, non sans constater que ce service est parfois vendu à tout va aux entreprises. L'outil a pourtant deux défauts : un coût élevé (environ 10 000 euros par opération) et des résultats complexes à interpréter.
Pour ne pas rester pieds et poings liés à l'un des nombreux bureaux de conseil en ACV qui quadrillent le marché, la première solution consiste à acheter un logiciel et à internaliser les compétences. Certains recrutent pour cela un ingénieur, d'autres s'appuient sur une ressource existante. Dans tous les cas, il faut traduire les résultats de l'analyse et élaborer un outil simplifié pour accompagner le processus de conception, notamment pour les arbitrages environnementaux. C'est ce choix qu'a fait le fabricant de compresseurs industriels Sullair, où la coordinatrice sécurité-environnement Marion Juvenal remplit ce rôle de passeur : « Une analyse environnementale approfondie des moindres composants d'un compresseur représente des semaines de travail ; les enseignements qu'on en tire sont donc précieux et systématiquement communiqués aux concepteurs. Ils ont ensuite toutes les cartes en main pour améliorer le produit », témoigne-t-elle. Seconde solution : se passer de l'ACV détaillée et miser sur d'autres approches. Les méthodes semi-quantitatives (ACV simplifiées, ESQCV) ont ainsi la faveur des PME ; le Bilan produit de l'Ademe a l'avantage d'être gratuitement téléchargeable en ligne ; quant aux check-lists d'écoconception, elles ont le mérite de s'appuyer sur un guide assorti de questionnaires.
Mais pour une meilleure approche au niveau sectoriel, difficile de faire l'impasse sur des outils aussi ciblés que les logiciels d'écobilan dans les industries électronique (logiciel Eime) et textile (BV Tex) ou le guide méthodologique du comité technique Cotrep dans le secteur des emballages plastiques. « Le choix d'outils est si large que deux opérations d'écoconception appliquées à un même produit ne donnent pas forcément les mêmes résultats ! Cette marge de manoeuvre fait la force de l'écoconception, mais elle est aussi son point faible car elle rend délicates les comparaisons », pointe Philippe Vincent, à l'Ademe Pays de la Loire. Face à cette prolifération de méthodes plus ou moins compliquées et nécessitant un bagage environnemental que les entreprises n'ont pas toujours, un besoin de simplicité et de synthèse émerge. « On n'écoconçoit pas de la même façon un emballage et un équipement d'éclairage. Il faut que les outils se déclinent au plus près du terrain. Trop d'outils crée une certaine confusion dans l'esprit des entreprises. Le temps est venu de faire le point et d'être plus fédérateur », précise Myriam Puaut, à l'Ademe. Et de l'Ademe au Cetim, de nombreuses initiatives vont justement déboucher dans les mois à venir (lire Repères p. 26).