Les gestionnaires d'espaces naturels protégés sont impliqués de plus en plus fortement dans des procédures de concertation. C'est le cas depuis toujours du Conservatoire du littoral, propriétaire mais non gestionnaire de ses terrains. Au sein des parcs nationaux, le processus s'est intensifié, depuis la loi du 14 avril 2006, qui oblige ces établissements à rédiger une charte en concertation avec les communes et les acteurs économiques de leurs zones périphériques. L'équipe animée par Christophe Bou-ni, du bureau d'études Asca, a étudié l'influence de ces nouvelles démarches sur les processus de décision pour deux parcs nationaux (la Réunion et Port-Cros) et trois sites du Conservatoire du littoral (l'Agriate en Haute-Corse, l'estuaire de l'Orne, l'île aux Oiseaux dans le bassin d'Arcachon).
La stratégie du gestionnaire s'opère au fil du temps, avec des avancées et des reculs, des échecs ou des succès dans le changement d'affectation ou de statut des territoires. À l'occasion de la concertation, le gestionnaire structure la connaissance collective et développe des argumentaires diversifiés pour renforcer sa pertinence sur le territoire. Ses actions de terrain appuient également ce travail de justification. L'ensemble de ces efforts participent à construire de nouvelles références communes pour le projet environnemental.
Christophe Bouni et Agathe Dufour ont dès lors développé quatre stratégies types qui se succèdent et ne sont jamais vraiment terminées tant que le territoire évolue (cf. schéma ci-contre).
Les stratégies « Défendre » et « Négocier » sont centrées sur la décision, une décision accompagnée par la concertation. Il s'agit soit de préserver le projet original, soit d'obtenir des changements de frontière au prix de concessions. Les stratégies « Persuader » et « Co-construire » sont centrées sur la concertation, une concertation d'où découle la décision. Il s'agit de convaincre qu'une extension du territoire ou la redéfinition d'un projet collectif sera bénéfique pour tous les acteurs. Ce travail de recherche met l'accent sur l'importance d'une préparation stratégique avant de lancer une concertation. Les chercheurs suggèrent d'ailleurs d'en tirer une méthodologie élaborée conjointement avec les gestionnaires de zones naturelles.
Défendre, négocier, persuader, co-construire, c'est ce que les promoteurs du parc national des Calanques ont expérimenté durant la décennie nécessaire à la protection des abords maritimes de Marseille, effective depuis le 18 avril 2012. Mais n'est-elle pas génératrice d'inégalités environnementales liées à un accès différencié des différents publics au parc selon leurs activités ? C'est la thèse que développe Valérie Deldrève (Irstea Bordeaux) et Philippe Deboudt (MESHS Lille). Les auteurs remarquent que les promoteurs du parc ont accordé une sorte de « prime au premier arrivant » aux associations d'usagers récréatifs et aux comités d'intérêt de quartier impliqués de longue date dans la préservation de cet espace. Ces « premiers arrivants » ont vu leurs prérogatives renforcées alors que leur activité (chasse, chasse sous-marine) peut paraître contraire à la protection de zones naturelles. Le pilotage politique et les contraintes sociales fortes n'ont pas permis d'ouvrir la porte à d'autres publics, qui se voient toujours limités dans l'accès au parc. Pour les auteurs, il s'agit bien là d'un cas où la concertation s'est révélée avoir eu des effets contraires aux intérêts écologiques et sociaux.